Transcription textuelle
Ergothérapie et itinérance
Voici la version textuelle du balado Santé sans rendez-vous (saison 3, épisode 6).
Introduction de l’épisode (0 min)
Ce balado est présenté par la Clinique du PEPS de l’Université Laval, la plus grande équipe en médecine du sport et de l’exercice à Québec, avec plus de 50 professionnels dans 15 services. Une clinique accessible à tous, à tous les niveaux, pour les gens actifs. (musique instrumentale entraînante) Bon épisode!

Début de l’entrevue (0 min 22 s)
Joannie Fortin : Je vous souhaite à nouveau la bienvenue dans le balado Santé sans rendez-vous de la Faculté de médecine de l’Université Laval. Je me nomme Joannie Fortin, animatrice du balado. Et aujourd’hui, quel bonheur de pouvoir traiter d’un sujet d’actualité avec une professeure titulaire à l’École des sciences de la réadaptation. Elle est chercheuse également régulière à VITAM, Centre de recherche en santé durable. Je souhaite la bienvenue à Madame Catherine Vallée. Bonjour Catherine.
Catherine Vallée: Bonjour Joannie.
Joannie Fortin: On va parler aujourd’hui de l’ergothérapie dans un contexte d’itinérance. J’ai hâte qu’on fasse le lien entre les deux.
Catherine Vallée: Pas évident.
Joannie Fortin: Non, pas évident, mais je suis fascinée et surtout très, très, très curieuse de vous entendre au cours des prochaines minutes. D’abord, petite anecdote à propos de votre choix de carrière, Catherine.
Catherine Vallée : Dans mon avant-carrière, j’étais en théâtre. Complètement… Je suis quelqu’un de très artsy. Et pis… j’ai réalisé que le style de vie associé au théâtre, ce serait peut-être pas pour moi, parce que j’allais vivre de l’anxiété au cube. Et pis là je suis vraiment tombée dans une impasse parce que je me voyais pas en santé non plus. Puis… à l’époque — je suis pas une jeunesse — les ergothérapeutes étaient exclusivement, majoritairement dans des centres hospitaliers. Ou dans des centres de réadaptation, ce qui faque quand on est une jeune adulte en santé, les chances qu’on en ait vu une est à peu près nulles. J’avais aucune idée de l’existence de ce profession-là, comme beaucoup de gens.
Puis pour une fois, il y a un conseiller en orientation qui a fait un bon coup. Parce qu’à l’époque, les ergothérapeutes utilisaient beaucoup l’art comme moyen thérapeutique. Pis là je me suis dit, c’est peut-être une façon de conjuguer les choses, pis de vivre en créativité, mais pas sans toute l’insécurité que j’anticipais. Faque je suis allée là pour des drôles de raisons. Pis la réalité c’est que ça s’est beaucoup estompé cette pratique artistique comme médium thérapeutique, ce qui fait que c’est d’autres raisons qui m’ont maintenue en ergothérapie. Mais j’ai jamais regretté mon choix. Ça m’a fait vivre plein de belles choses.
Définir l’ergothérapie (2 min 36 s)
Joannie Fortin: Et qu’est-ce que l’ergothérapie?
Catherine Vallée: Ben là, ça a beaucoup changé. Au départ… Quand moi, j’ai commencé à pratiquer, la prémisse, c’était que à travers des occupations, des activités, on pouvait rejoindre des objectifs thérapeutiques. Autrement dit, quand les gens font des choses qu’ils aiment, peut-être qu’il y a un petit surplus d’âme pour travailler des choses difficiles. Pis avec le temps, ce qui est arrivé, c’est qu’on a beaucoup plus évolué vers une pratique où on essaie de rendre possibles les occupations de la vie de tous les jours.
À l’époque quand j’ai commencé, on parlait que l’ergothérapie, c’était le spécialiste du quotidien. Depuis, c’est devenu quelqu’un qui est un expert dans l’occupation, dans ce qu’on fait tous les jours, pis qui essaie de regarder autant les caractéristiques de ce qu’on fait, ce qu’il y a dans l’environnement, pis les talents et les limites des personnes pour rendre le tout possible.
Joannie Fortin: Dans le concret, l’ergothérapie, justement, ça peut s’appliquer à quel genre de clientèle? et pis dans quel genre de contexte? Parce que moi, j’ai juste le contexte professionnel tu sais.
Catherine Vallée: La réponse simple à ta question, c’est du premier souffle jusqu’au dernier… Il y a des ergothérapeutes qui travaillent en néonatalité, comme il y en a qui travaillent en soins palliatifs. Toute la population, tous les âges, tous les types de défis, on peut voir des ergothérapeutes. Moi j’ai travaillé en santé mentale principalement. Pis on peut se dire, ben là, on est loin d’ajuster ta table pour pas avoir de tendinite… Mais l’idée ici, c’est quand on vit des enjeux de santé mentale, il y a des activités qui sont difficiles pour nous de réaliser.
Il y a des choses, il y a des intérêts qui se perdent, il y a de l’énergie qui se perd. Il y a plein de choses auxquelles on peut être confronté qui rendent notre quotidien plus difficile. La question, c’est comment on peut reprendre tout ça? Comment on peut faire des choses qui nous plaisent? Comment on peut bonifier sa qualité de vie à travers ce qu’on fait. C’est vrai en santé mentale, c’est vrai en santé physique, c’est vrai chez les enfants, c’est vrai chez les personnes âgées. Toute personne pourrait bénéficier un jour du service d’un ergothérapeute.
Joannie Fortin: Et quand vous aviez, justement, en début de carrière, la volonté d’utiliser l’approche artistique, est-ce qu’elle était là, justement, l’application dans un contexte de santé mentale ?
Catherine Vallée: Elle était là.
Joannie Fortin: Oui.
Catherine Vallée: C’était surtout là qu’on la faisait. Mais avec le temps, ça s’est un peu estompé. Parce que… Comment je dirais ça ? Je ne veux pas minimiser l’aspect thérapeutique que peut avoir l’expression qu’on peut faire à travers des activités artistiques. Mais des questions de fond, comme… Je voudrais avoir des relations positives avec ma fille. Je voudrais pouvoir être une conjointe encore. Je voudrais pouvoir faire des choses que j’aime, prenais plus d’importance. Pis là, comme quelque part, il faut comme quelque part reconnaître que ce n’est pas nécessairement en faisant des activités thérapeutiques qu’on arrive à ces buts-là. Et pis quand on met l’occupation au cœur de ce qu’on fait, ben… Ça veut dire qu’on va s’intéresser à ce qui compte pour les gens, pis voire comment on peut contribuer à… soit adapter l’activité, soit développer des capacités chez l’individu ou des stratégies adaptatives, soit en adaptant l’environnement ou en adaptant ce qu’on fait pis comment on le fait pour que ça soit possible.
Joannie Fortin: Vous parlez du terme occupation. Depuis le début du balado, c’est quoi… une occupation dans votre…
Catherine Vallée: Dans notre discipline.
Joannie Fortin: Oui.
Catherine Vallée: C’est plus qu’une activité, mais la façon la plus simple de dire, c’est comment on occupe notre temps.
Joannie Fortin: OK.
Catherine Vallée: Pis, quand je dis que c’est plus qu’une activité, ben si je vous dis, par exemple, s’alimenter, c’est plein de choses. Tu sais c’est pas juste le fait de prendre la fourchette pis l’amener à sa bouche là. Donc, il y a une complexité à chacune des tâches qu’on fait. Puis, une ergothérapeute va être sensible à quelles capacités sont sollicitées, quand, comment. Pis si, par exemple, quelqu’un a des enjeux perceptuels, mais quand est-ce que dans la tâche, ça pourrait être problématique? Pis comment on pourrait contourner la chose si on est à adapter une activité. Mais ça peut être aussi de donner accès à des occupations, à des gens qui ont peu de possibilités d’avoir des occupations signifiantes. Pis dans la population qui nous occupe, c’est souvent le cas.
À la rencontre des personnes en situation d’itinérance (7 min 12 s)
Joannie Fortin: Comme les gens qui sont en situation d’itinérance. Il est là, le lien.
Catherine Vallée: Il est en partie là. Il est en partie là. L’autre lien, ben tu sais j’ai — étant donné que j’ai travaillé en santé mentale — ben j’ai travaillé dans à peu près tous les milieux… J’étais en région, pis il n’y avait pas beaucoup d’ergothérapeutes. Il y en avait une, c’était moi. J’ai travaillé dans plein de milieux, mais quand je suis arrivée en milieu communautaire, ben c’est là où… j’ai comme vu la différence entre accueillir dans les services de soins des gens qui sont en situation vulnérable ou en situation d’itinérance, pis de les rencontrer là où ils sont pour voir. Pour vrai, avec les vrais enjeux. Le vrai regard social sur eux.
Joannie Fortin: Vous êtes allée vers les gens plutôt que de faire venir les gens à vous.
Catherine Vallée: J’ai fait les deux. Mais de façon générale, quand on est à travailler avec les gens en situation d’itinérance, il faut aller vers eux. Parce que plusieurs personnes ont eu des expériences malheureuses à entrer dans les systèmes. Pis aussi pour comprendre la réalité telle qu’ils la vivent, avec… tous les impacts que ça veut dire. Pis un rapport différent à l’espace pis au territoire.
Joannie Fortin: Qu’est-ce que vous avez découvert lorsque vous êtes allée à la rencontre, justement, sur le terrain, des personnes en situation d’itinérance?
Catherine Vallée: Tellement de choses. Il y a eu plein de découvertes. Certaines tristes, certaines heureuses. Certainement le niveau de préjugés, de violences qu’on peut avoir à l’égard des personnes en situation d’itinérance m’aura profondément frappée. Mais j’ai vu aussi beaucoup de résilience, beaucoup de solidarité, des histoires de courage.
Joannie Fortin: Quand vous décidez justement d’aller à leur rencontre, y allez-vous… par le biais d’un intermédiaire. Comment ça fonctionne concrètement quand vous décidez d’aller rencontrer ces gens-là? Avez-vous des rendez-vous ou tout simplement, vous êtes là et vous essayez d’entrer en communication avec les personnes qui sont devant vous?
Catherine Vallée: Ben suis pas allée là wild.
Joannie Fortin: Non ? Une certaine structure, j’imagine.
Catherine Vallée: Je suis allée là parce que j’étais dans des équipes qui servaient des personnes en situation d’itinérance. Pis c’est pas un travail qui se fait solo. C’est un travail qui se fait en équipe. Pis pas juste en ton équipe, mais l’équipe de tous les intervenants qui gravitent à différents degrés. Aller au-devant des personnes, ça veut dire qu’on fréquente les lieux où ils vont. C’est pas genre : « Coucou, Joannie. Je m’appelle Catherine ». C’est pas de ça dont il s’agit. Mais si on se fond un peu dans le paysage. S’ils sont habitués de nous voir. Si à un moment donné, quelqu’un à qui ils ont confiance dit peut-être que Catherine aurait une solution pour ça, pis que comme quelque part, on fait un peu partie de l’écosystème, ben c’est beaucoup plus facile. La prémisse, c’est d’aller là où sont les gens plutôt qu’espérer qu’ils vont venir à toi. Mais pour ça, ça veut dire que tu te mêles au milieu, tu te mêles à la communauté, tu vas dans les ressources où ils vont, tu t’intéresses à leurs histoires pour peut-être qu’éventuellement travailler avec eux. Ça, c’est la façon un peu plus générique de faire les choses. Mais parfois, on est appelé pour des choses spécifiques, comme… quand tu demandais est-ce que c’est juste les rendre accès aux occupations, on en parlait tout à l’heure, mais quand quelqu’un va aller en appartement et pis qu’on a trouvé quelque chose, une chambre, peu importe. Qu’est-ce que ça va prendre comme mesure de soutien pour que ça marche? Ben ça, je pense pas que c’est seulement les ergothérapeutes qui ont un éclairage là-dessus, loin de là, mais les ergothérapeutes ont un éclairage singulier sur ça.
Joannie Fortin: C’est-à-dire?
Catherine Vallée: Qu’est-ce que la personne peut réellement faire? Quels sont ses défis? Du fait qu’on analyse l’activité, on est capable de voir que tel élément de telle activité va être problématique quand il va être dans l’appartement, alors que si on fait juste regarder l’activité, peut-être qu’on ne le verra pas.
Joannie Fortin: Comme quoi par exemple?
Catherine Vallée: Ben par exemple, il y a beaucoup de personnes qui ont des enjeux d’initiative. Ils veulent faire les choses, mais ils ne sont juste pas capables de se partir. Ben si on n’est pas capable de constater qu’il y a un enjeu d’initiative dans la tâche, on ne sera pas capable de voir qu’il va falloir l’encourager, il va falloir donner des indices, il va falloir l’encourager parce que, de par elle-même, la personne va peut-être avoir de la difficulté à avoir d’initiatives.
Joannie Fortin: C’est une initiative de quel ordre, mettons? Est-ce que c’est une très grande initiative ou on parle de…
Catherine Vallée: Prendre son bain.
Joannie Fortin: Prendre son bain. OK, c’est ça, on en est là là… C’est ça, je me demandais à quel niveau on était là.
Catherine Vallée: Oui, oui, parce que, notamment les gens qui ont des enjeux de santé mentale, dans certaines problématiques — on peut penser à la schizophrénie — les gens ont des problèmes d’organisation. Ils peuvent avoir des problèmes à planifier une tâche, à initier une tâche, même s’ils veulent la faire. Faque la question, c’est qu’est-ce qu’on met en place pour que les gens puissent la faire. Pis aussi, dans le cas de l’itinérance chronique, on a perdu l’habitude de faire certaines choses. Ça fait longtemps qu’on n’a pas cuisiné, ça fait longtemps qu’on n’a pas été à l’épicerie, ça fait longtemps. Les choses qui nous paraissent anodines, c’est comme un grand défi parce que ça fait tellement longtemps, je veux-tu être capable de le faire? Pis là, d’accompagner dans des choses très quotidiennes, pis de voir comment on va réussir à le faire, ben, ça compte.
Itinérance chronique, précarité et préjugés (12 min 55 s)
Joannie Fortin: Vous parliez dans les dernières secondes d’itinérance chronique, est-ce que c’est parce qu’il y a plusieurs niveaux d’itinérance? Pis j’avais aussi dans mon dossier de recherche le terme « précarité ». Il y a sûrement des nuances à faire entre tous ces termes-là. J’aimerais ça qu’on fasse le tour ensemble.
Catherine Vallée: Dans son dernier rapport, le directeur national de la santé publique a fait un état de santé de la population. Pis en termes d’itinérance — c’est sorti en décembre 2024, mais les études, eux, sortaient de 21 — ben on avait remarqué qu’entre entre 2018 et 2022, il y a eu une augmentation de 44 % du taux d’itinérance au Québec. Pis on est arrivé à une estimation — avant la crise du logement dont on parle énormément maintenant, il y en avait une avant, mais elle juste pire maintenant — on parlait que 1 personne sur 20 vivrait, sera en situation d’itinérance dans sa vie à un moment donné. Dans ce motton-là, si je peux dire ça comme ça, il y a l’itinérance visible, celle qu’on constate quand on marche dans les rues, celle des gens qui sont à la rue, visibles, pis qu’on sait qu’ils sont en situation d’itinérance. Ça, c’est 1,4 % de la population qui est dans cette situation-là. Mais il y a un 4,3 % qui est en itinérance cachée. L’itinérance cachée si je dors d’un sofa à l’autre, je dors sur le plancher de mon ami un tel, pis dans deux semaines, je m’en vas chez quelqu’un d’autre, pis quelqu’un d’autre, pis quelqu’un d’autre. C’est ça là, le 1 pour 20. Quand on pense à nos images d’itinérance, on pense souvent au 1.4. Mais il y a presque quatre fois plus de personnes qui sont dans une instabilité résidentielle, qui ont pas de logis, qui campent de fois en fois, qui naviguent de sofa en sofa. Donc, ça, c’est les premiers termes : l’itinérance visible pis l’itinérance cachée. Souvent, l’itinérance est à la suite de circonstances, c’est comme une espèce de grande déboulade. On va parler d’itinérance situationnelle quand on se retrouve face à un premier épisode qui nous mène à une situation où on est sans logis. Certains vont parler d’une itinérance cyclique, c’est-à-dire qu’on sort de l’itinérance, pis oups! on rentre dedans, pis on sort, pis on rentre dedans. Pis on parle d’itinérance chronique quand les gens sont depuis très, très, très longtemps sans logis. C’est les principaux termes qui sont utilisés. Pis quand on pense services aux itinérants dans l’imagerie populaire, on pense souvent à l’itinérance chronique. Mais en-dessous de la surface de l’eau là, il y a plein de choses… Il y a des gens qui vont et qui viennent. Il y a des gens qui travaillent, qui sont en situation d’itinérance. Les petits salariés, de plus en plus, on voit des petits salariés dans les gens qui sont en situation d’itinérance.
Joannie Fortin: Qui vont dormir dans leur voiture est ce que c’est…?
Catherine Vallée: Qui vont dormir dans leur voiture, qui vont dormir chez des amis, de cousine à cousine… Il y a plein de modes. Ou qui sont logés dans des hôtels en attendant qu’on trouve quelque chose. Pis devine quoi, on ne trouve rien (fausse surprise). On voit de plus en plus de petits salariés dans des maisons de chambre alors qu’avant on les trouvait dans des studios et des appartements. L’itinérance qui est particulièrement silencieuse, mais existante, c’est celle des femmes et celle des familles. Des enfants qui sont en situation d’itinérance, on ne le voit pas toujours, mais… Une famille monoparentale ou des parents avec très peu de revenus peuvent se retrouver dans une situation d’itinérance avec leurs touts-petits là, c’est des choses qui existent. Mais ça, on a tendance à toujours avoir l’image de l’itinérant homme de tel âge. Quand t’en fait, on a des personnes âgées, on a des très jeunes, on a de tout. La vulnérabilité frappe partout.
Joannie Fortin: Vous parliez de gens qui étaient en maison de chambre. C’est considéré comme de l’itinérance, ça, ou plus de la précarité?
Catherine Vallée: C’est une précarité.
Joannie Fortin: C’est de la précarité.
Catherine Vallée: En fait, l’enjeu, c’est que quand on regarde la question de l’itinérance, la notion de chez soi, c’est pas juste un toit sur la tête. C’est un sentiment de sécurité, pis c’est de vivre dans des conditions salubres. Alors, il y a des maisons de chambre qui sont bien, pis il y en a d’autres dans lesquelles la question de la sécurité pis la salubrité est en cause. Pis quelqu’un qui vit dans les conditions très insalubres est-ce qu’on peut vraiment dire qu’ils se sentent logés? Est-ce qu’on peut vraiment dire ça? Donc, c’est un peu tout ça. C’est un phénomène qui a plus de profondeur qu’on pense. Pis la notion de comment on accompagne les gens à avoir des conditions de vie décentes. Pis… Ça fait une pratique en ergothérapie comme ailleurs, un peu particulière. Des fois, on les cherche les bottes. C’est le temps de trouver des bottes d’hiver, on trouve des bottes d’hiver. Ce n’est pas très sophistiqué comme intervention, mais il en faut. Faque il y a des choses hyper concrètes, pis en même temps, il y a des choses un peu plus macro, c’est-à-dire comment on s’implique pour que la communauté soit plus résiliente, pour que les gens puissent mettre en valeur leurs talents, pour qu’ils puissent quelque part faire des choses qui comptent. Pis pour certains… certains choisissent d’abord d’aller vers l’emploi avant d’aller vers le logis. Mais les accompagner à trouver un emploi, les accompagner à retrouver carte d’assurance maladie, ouvrir un compte de banque quand on n’a pas d’adresse, tout ça là, c’est…c’est un paquet de choses qui ont l’air anodines, mais qui sont tellement difficiles à faire dans les faits.
Joannie Fortin: Et j’imagine que l’accueil, c’est ça. Pis on parlait de beaucoup de préjugés là. L’accueil des gens… par exemple, que ce soit dans le domaine de la santé ou de la bureaucratie en général, pour avoir une carte d’assurance maladie ou peu importe, c’est quoi les préjugés justement auxquels vont faire face les gens qui sont en situation d’itinérance, autant quand ils sont en situation d’itinérance ou quand ils veulent s’en sortir et qu’ils doivent justement aller rencontrer des intervenants pour avoir accès à des documents ou aller plus loin dans leur cheminement?
Catherine Vallée: Là, je ne veux pas généraliser là. Il y a du bon monde partout, pis il y a du très bon monde partout. Pis il y a des gens très attentionnés partout. Mais il existe aussi des gens qui considèrent, dans le milieu de la santé, que à quoi ça sert de t’aider. Tu vas sortir, tu vas recommencer. Quel temps perdu que d’essayer de faire quelque chose avec toi. Pis tu sais ça là, c’est véhiculé là, c’est senti. Alors, quand tu prends ton courage à deux mains, pis que tu demandes des services de santé, pis c’est ça le sentiment que tu reçois. T’as peut-être plus le goût d’y aller.
D’où la question d’aller au-devant de la clientèle. Parce qu’on a tendance à voir beaucoup — pis il faut pas oublier que quand les gens demandent des soins, ils sont dans une période la moins glorieuse de leur vie. C’est pas le moment…c’est pas leur plus beau atours. Pis on peut avoir l’impression que ce qu’on voit dans les services de santé, ce n’est que ça la personne, alors que non, il y a des périodes où c’est pas ça — donc on va dire quelquefois on se fait recevoir. Pis si je dis « on », c’est parce que… Du fait que pendant une certaine période de ma vie, avant d’être chercheure, j’accompagnais les gens, ben t’es habillée avec tes 300 pelures au mois de janvier là, pis… t’as pas l’air d’une professionnelle parce que tu sais que tu passes la journée dehors ou presque, là. Et pis ben, je passais pour la blonde, la fille, la chum, la dieu-sait-quoi, et je vivais le même regard. Alors, je pense que c’est ça qui m’a davantage frappée. Comment… — pis la plupart des gens qui travaillent dans ce milieu-là vont dire, on peut pas évoluer sans faire une part à la défense des droits, à l’accompagnement dans les droits, pis un certain… à résister à ce qui enlève la dignité, ce qui nous déshumanise — c’est pas un travail qu’on fait sans être solidaire.
Itinérance cachée (21 min 23 s)
Joannie Fortin: L’itinérance cachée.
Catherine Vallée: Oui.
Joannie Fortin: Elle doit être difficile à trouver parce qu’elle est cachée, justement, en ce sens que c’est une clientèle quand même qui est énorme, 3 à 4 % à peu près. Mais ces gens-là ne sont pas dans des milieux dans lesquels vous pouvez vous tenir? Jusqu’à un certain point, ils sont…
Catherine Vallée: Ils sont où?
Joannie Fortin: Ben c’est ça, ils sont où? On les trouve comment, ces gens-là, si on veut les aider? Surtout que ça peut que ce soient des parents avec des jeunes enfants, des salariés et tout ça. On les trouve comment, ces gens-là, à part peut-être s’ils eux-mêmes lèvent la main?
Catherine Vallée: Ben on les voit dans les banques alimentaires, on les voit dans… on les voit dans les services de dernier recours. D’où la question de ne pas juste être là où tu pratiques, mais de là où les gens sont. Donc ça parle du travail de milieu qu’il faut faire, c’est vrai pour le travail de vue, c’est vrai pour n’importe quel praticien de la santé qui veut déployer des services pour les personnes en situation d’itinérance. Parce que toute la différence à être sensible, si je travaille dans un hôpital, à accueillir des personnes en situation d’itinérance, Mais de plus en plus, on voit des pratiques où on rend accessible, dans les lieux où les gens sont, des services de santé. Donc, ça veut dire que comme quelque part, on s’y mouille, on en fait partie. Pis il y a des gens qui se déploient plus que d’autres. Certains vont être très actifs auprès des propriétaires, par exemple, parce qu’ils veulent trouver des logements. Mais dans mon cas, c’est beaucoup plus dans la communauté que moi je me suis déployée personnellement.
Joannie Fortin: Alors, votre quotidien, ça ressemble à quoi?
Catherine Vallée: Ben Ça dépend de la saison.
Joannie Fortin: Oui, c’est aussi la saison.
Catherine Vallée: Ben en fait, tu sais il y a toujours cette question de loger les gens pis de mettre en place les mesures de soutien qu’ils vont faire, qu’ils vont garder leur logement. Mais il y a aussi qu’est-ce qu’on fait de nos longues journées? Mais au-delà de ça, pour revenir aux saisons, je dirais que dans les grands frettes, j’insiste sur frettes avec beaucoup de « t », ou les grandes chaleurs, il y a comme quelque chose où mon expérience là où j’étais, j’étais à l’époque dans l’Outaouais, à Ottawa, on lâche tout… Parce qu’on sait qu’on a des gens plus vulnérables qui, par exemple, dans les grandes chaleurs, n’enlèveront pas leur… Tu sais on a cette image, des gens qui ont toutes leurs garde-robes sur leur dos là, mais qui n’enlèveront pas les pelures, qui ne s’hydrateront pas, qui n’iront pas dans les îlots de rafraîchissement. Pis là, la question, c’est d’aller au-devant et de voir où ils sont, comment ils vont, les inciter peut-être à se rafraîchir. Tu sais comme Le reste, on est dans le mode survie. On ne veut juste pas que les choses…
Joannie Fortin: Que le pire arrive.
Réduire les méfaits (24 min 21 s)
Catherine Vallée: Que le pire arrive. Pis on a le même phénomène en hiver pour d’autres raisons. Donc, dans des conditions… J’ai même plus le goût de dire extrême parce que ça arrive trop souvent. Mais des fois, on lâche tout parce qu’on sait que dans les gens avec qui on travaille, il y en a des particulièrement vulnérables dont il faut prendre des nouvelles. Donc, il y a cette réalité-là… Pis les gens, on vient à connaître un peu le circuit des gens-là. Il est à peu près à l’heure, il devrait être à telle place parce que le matin, il aime ça aller à tel endroit, etc. Donc, on en vient à connaître un peu leur circuit, où il est possible de les rencontrer. Pis, on essaie justement de les retrouver en équipe là, pour s’assurer de ça. Il y a une part qui s’appelle assurer la survie. Il y a une part qui s’appelle réduire les méfaits. Tu sais les gens continuent de consommer, par exemple, ou ils continuent d’avoir des conduites qui peuvent être préjudiciables à leur santé. Mais comment on peut faire pour que jusqu’à un certain point, on minimise les méfaits ? Pis il y a toute la question de ben comment on comment on travaille leur projet aussi là?
Joannie Fortin: Si on revient, juste avant d’aller au projet, c’est quoi un méfait?
Catherine Vallée: Un méfait mais, classiquement là, quelqu’un qui utilise des drogues injectables, tu sais, c’est pas parce qu’on dit « arrête de consommer », qu’il va arrêter là. Pis cette chanson-là, il l’a entendue plein de fois. En attendant, qu’est-ce qu’on fait pour limiter d’autres problèmes associés à sa consommation. Bon, on pense par exemple au site d’injection supervisé, mais est-ce qu’il a des aiguilles propres? Est-ce qu’il a des pratiques sécuritaires? Pis dans certains cas, on avait — il y a toujours des cas extrêmes, ce que je ne veux pas nécessairement aller là, mais — est-ce qu’il y a moyen d’avoir une consommation plus régulière, mais moins… avec des substances moins dommageables ? Tu sais, il y a des gens qui buvaient des choses qui ne se boivent pas, dans l’espoir d’avoir un peu d’alcool. Ben… y a-t-il moyen de trouver des aménagements dans lesquels les conduites sont moins dangereuses? Pis bon, ça c’est par rapport à la substance, mais il y a plein de conduites qui peuvent mettre les gens à risque. Comment on fait dans leur quotidien, à défaut de tout transformer, pour que ça soit un peu moins à risque? Un peu moins à risque de violence, un peu moins à risque d’exploitation financière, un peu moins à risque de plein de choses finalement. Fait qu’il faut cocréer avec eux des solutions qui marchent pour eux.
Joannie Fortin: Et par la suite, les encourager dans leur projet, vous y en étiez…
Catherine Vallée: Oui.
Joannie Fortin: Quel genre de projets on peut avoir?
Catherine Vallée: Ah, il y en a tout plein.
Joannie Fortin: Oui?!
Catherine Vallée: Des fois, c’est tout simple. Des fois, c’est j’aimerais continuer ma musique, j’aimerais ça avoir des crayons, parce que j’aimais dessiner… J’aimerais ça faire de la bicyclette. Des fois, c’est tout simple. Des fois, c’est des choses qui sont vitales. Je veux avoir un toit sur la tête, je suis fatiguée d’être dehors. Des fois l’enjeu est un peu crocheton. C’est-à-dire que si — je m’en vais dans quelque chose d’un peu glissant, mais je vais y aller — une des choses qui peut être difficile pour certaines personnes dans le fait d’être logée, c’est qu’il y a une certaine solidarité à la rue, pour certains. Les amis sont là. Entre nous, on juge pas trop. Tu sais il peut y avoir plein de choses qui sont socialement positives d’une certaine manière. Mais quand je suis dans mon appartement, tout seul, je suis tout seul longtemps. Faque juste s’approprier le quartier. Juste y circuler de nouveau. Juste créer des liens quelque part. Être quelqu’un quelque part pour d’autres. Ben ça arrive pas du jour au lendemain. Pis des fois, pour que les gens arrivent à être ben dans leur logis, ben il faut penser à ce que tous les besoins se répondent pas à la rue, mais se répondent aussi ailleurs. Parce que quand tous les besoins tu les réponds dans des situations d’itinérance ou des situations de précarité, ben c’est pas juste des choses plates que tu laisses. C’est aussi autre chose.
Joannie Fortin: Comme quoi?
Catherine Vallée: Des amis, une compréhension, une solidarité, des activités communes, une sécurité aussi. Une des surprises que j’ai eu — pis je parle de mes biais là — mais une des surprises que j’ai eu, bon, ça, c’est la surprise du novice, on anticipe que quand les gens vont être logés, leurs vies vont changer. Mais c’est fascinant comment, oui, ils sont à certains égards, peut-être, mais… il y a des gens qui continuent à vivre dans leur appartement comme ils vivaient à la rue là. Les habitudes n’ont pas changé. Comme disaient certaines personnes, tu sors le gars de la rue, mais tu ne sors pas la rue du gars là. Donc, il y a quelque chose de cet ordre-là, mais je pense que ma plus grande surprise, c’était de voir comment certaines personnes passaient leur journée dans leur appartement, mais rentraient dans les abris le soir.
Joannie Fortin: Ah oui?!
Catherine Vallée: Et je me posais la question : « Ah oui?! pourquoi? ». Ben c’était souvent, ou ben des femmes qui avaient eu un vécu de violence sexuelle, pis d’être seules dans un endroit sans personne à qui se référer s’il m’arrivait quelque chose, c’était une angoisse trop grande, ou des gens qui consommaient beaucoup et pis qui disaient, mais au moins, dans la rue, dans un abri, si j’overdose, on va me voir. Dans ma chambre, qui c’est qui va me voir? C’est pas banal. Je pense qu’on sous-estime ce que ça veut dire dans le fait d’avoir un chez-soi quand on est dans des situations vulnérables. Pis ça veut dire qu’il faut écouter les histoires. Il faut comprendre les histoires pis il faut comprendre là où sont les gens. Pis accepter de défaire des affaires qu’on prendrait pour acquis genre « Quand il va avoir un appartement ça va être super ».
Joannie Fortin: Est-ce qu’il y en a qui ne veulent pas ? Justement, se sortir de cette situation-là, parce que, comme vous disiez, esprit de communauté, solidarité, des amis. J’ai trop peur de la suite, j’ai trop peur du changement ou peut-être de me retrouver seule si je m’en vais, par exemple, en appartement.
Catherine Vallée: Là, on parle d’itinérance chronique, fait qu’on comprend qu’on parle, on sait où est-ce qu’on est dans l’iceberg, là. Mais à un moment donné, les gens se fatiguent de ce mode de vie-là. Il y a une fatigue qui s’installe, on s’use vite. Chez certains jeunes, il y a un sens de la fête qui fait que c’est peut-être moins attirant. Mais étant donné qu’on s’use vite, qu’on se fatigue vite, que c’est pas des conditions… Bon, on est en mode survie, là. À un moment donné, on se fatigue d’être en survie tout le temps là. Faque je dirais pas qu’ils ont peur ou qu’ils veulent pas. Ben au contraire, je pense que les gens aspirent à trouver une place qui leur ressemble. Le défi c’est le bon voisinage, si je peux dire ça comme ça. C’est comme… comment je peux vivre quelque part en étant accueilli pis me sentir accueilli? Ou comment j’essaie… Pour certains l’enjeu, c’est… « Je sais c’est quoi un locataire en principe, mais j’ai de la misère à être un bon locataire là ». Pas dans le sens de payer son loyer, mais le « vivre ensemble ». À la rue, c’est pas le même « vivre ensemble » dans un bloc appartement studio là… Cette transition-là n’est pas toujours facile, mais elle est désirée pour autant. La question, c’est justement de voir venir les coups, de mettre en œuvre les mesures de soutien, d’accompagner les gens là-dessus. Il suffit pas toujours de loger, au contraire. La plupart des programmes d’ailleurs vont mettre du soutien quand ils donnent un logis ou qu’ils donnent un supplément de loyer ou qu’ils trouvent un chez-soi… en termes de bonnes pratiques parce que le logis, c’est pas tout. Mais c’est certainement important.
Joannie Fortin: Est-ce qu’il y en a, des logements?
La question du logement (33 min 28 s)
Catherine Vallée: C’est clair que le coût du logement étant ce qu’il est, et le filet de sécurité sociale ne bougeant pas beaucoup, il y a de plus en plus de personnes qui basculent. Pis quand quelqu’un propose un grand projet immobilier, la part de logement social, ou à coûts modiques, tu sais on vise plus le condo chic que le petit studio là. Mais il y a aussi des solutions comme des suppléments de loyer ou des trucs comme ça qui nous permettent d’accéder à des logements qui sont peut-être pas accessibles de prime abord. Pis là, il y a tout le débat de quelle est la part qu’on doit donner à la brique et aux mortiers, et quelle est la part qu’on doit donner pour que les gens accèdent au marché régulier des logements. Pis probablement que la solution, c’est une mixité là.
Joannie Fortin: Autant que ça peut être difficile pour quelqu’un qui est en situation d’itinérance de réintégrer un logement parce que faute de logements disponibles, mais qu’à l’inverse, les logements sont tellement dispendieux en ce moment qu’un père ou une mère de famille avec des jeunes enfants en situation de précarité ou de vulnérabilité peut aussi se ramasser à la rue là.
Catherine Vallée: Exact. Il y a de plus en plus d’itinérance cachée. Parce que l’itinérance cachée dure un temps là, dans le sens où on ne peut pas surfer 14 ans sur les sofas de tout le monde là, tu sais.
Joannie Fortin: Non, exact.
Catherine Vallée: Il y a un moment donné que ça s’use, tout ça. Mais oui, il y a beaucoup plus d’itinérance cachée. Pis les logements, les avenues qu’on avait pour sortir de la rue sont occupées maintenant par des populations qui, avant, étaient en studio ou étaient dans les logements des 3 ½, ou peu importe là. Pis qui alors... Les premières portes se ferment ou sont utilisées par des franges de population qui avant étaient mieux logées. C’est ça qui fait la course galopante. Mais c’est sûr qu’on ne peut pas éliminer le fait que derrière l’itinérance, il y a… Oui, il y a des problèmes de santé, mais c’est beaucoup des questions de logements abordables, comme vous le disiez. C’est beaucoup de la question de la salubrité du parc de logements, de la sécurité du parc de logements. Pis ça, ça appelle les intervenants, peu importe qui on est, de ne pas juste œuvrer avec chacun des individus qu’on accompagne, mais de prendre un pas de recul et d’avoir des actions à portée communautaire. À renforcer la capacité des communautés plus vulnérables, des quartiers plus vulnérables, à ce qu’il y ait une solidarité, parce que c’est ce tissu social qui va soutenir l’affaire en définitive là. Donc, on peut pas juste avoir une portée individuelle pis combler l’hémorragie un individu à la fois. C’est ça. Alors, souvent les gens qui œuvrent dans ce secteur-là, On a cette espèce de double regard là… pis dans mon cas, c’était beaucoup… Puisque j’étais ergothérapeute et que j’étais dans des équipes où il y avait d’autres types d’expertise, ben j’étais pas à la chasse au logement. J’étais davantage à la chasse aux possibilités de faire des choses et à trouver des moyens pour que dans mon quotidien, je fasse des choses que j’aime et pis que je vive autre chose que d’être en attente du prochain repas, en attente du lit, en attente de se coucher, en attente de… Parce que beaucoup de moments entredeux, j’attends que ça passe, j’attends d’aller dîner, j’attends après ça que le centre ouvre, j’attends d’avoir un lit, j’attends… qu’il y ait autre chose. Qu’il y ait autre chose.
Joannie Fortin: Pis vous comblez ça de quelle manière avec ces gens-là? Comment vous les accompagnez justement dans ces moments…dans ces moments morts-là ou ces temps libres-là?
Catherine Vallée: C’est justement d’explorer des possibles, c’est d’essayer des affaires, c’est de s’exposer à des possibilités. C’est parfois d’en créer, de constater qu’un tel, un tel, un tel, un tel, une telle activité, comment, aurait tel intérêt, où est-ce qu’on pourrait le faire, comment on pourrait le faire, pis créer un petit projet collectif dans lequel les gens vont pouvoir faire ça. En fait, il y a beaucoup de création de possibilités, si je peux dire ça comme ça. Mais ça demande un travail de terrain, ça demande de connaître ton réseau communautaire, de savoir qu’est-ce qui est possible de mettre en relation des gens. Des fois, c’est pas sorcier, mais quand tu sais qu’un tel a telle chose et qu’un tel a telle chose, des fois, juste les mailler, ça va faire qu’ils vont faire un bout. Mais c’est de miser sur les forces et les talents des gens.
Joannie Fortin: On en est où à Québec dans cette situation-là? Y a-t-il des statistiques par rapport à ça? Y a-t-il comme un… Pas un décompte, mais est-ce qu’on…
Catherine Vallée: Il y a eu un décompte récemment, mais il y a 48 organisations communautaires qui œuvrent de près ou de loin auprès des personnes en situation d’itinérance dans la ville de Québec. Avant, on assumait l’itinérance grand-centre, pis c’est de moins en moins vrai. Des villes qui ne connaissaient pas l’itinérance de façon visible. Maintenant, ils font face. Pis, c’est pas juste des grandes villes là. Parce que, justement, la question du… de la précarité pis de la disponibilité des logements… La disponibilité parfois financière des logements, ben c’est pas une affaire de grande ville. Alors, c’est un peu ça l’enjeu, c’est que comme professionnelle de santé, pis c’est vrai pour l’ergothérapie mais c’est vrai pour tout professionnel de la santé. Il y a des professionnels de la santé qui sont sensibles aux éléments de santé publique… Si ce qui cause les enjeux sont les inéquités en matière de santé, sont des déterminants sociaux de santé comme la pauvreté, l’accès au logement, l’accès à l’éducation, l’accès au travail…un arrimage avec des groupes sociaux. Il y a plein de déterminants de santé. Si ces déterminants de santé-là, on ne les adresse jamais, on va continuer de voir des gens qui vont faire face à des problèmes de santé parce que les problèmes qui sont à la source ne sont pas adressés… Donc, comme professionnelle de la santé, c’est toujours un peu le dilemme. C’est-à-dire que moi j’ai dis « dilemme » parce que pour moi, s’en est un. Maintenant, je suis à l’université, pis la question qui se pose pour moi, c’est : « Comment, comme citoyenne, je fais quelque chose ». Quelquefois, je le fais à travers mes travaux, mais des fois, je me dis, la façon la plus efficace de le faire, c’est de me mouiller comme personne. Pis ça, c’est… Je ne veux pas dire que tous les professionnels de la santé doivent s’impliquer mur à mur dans ces aspects-là, mais je crois que… on ne peut pas parler de santé sans se préoccuper des déterminants de santé. Pis la question, c’est comment on conjugue ça à notre travail existant. Certains ont plus de marge de manœuvre que d’autres. Certains créent des marges de manœuvre.
Joannie Fortin: Comment vous vous mouillez, vous?
Implication et contribution (41 min 14 s)
Catherine Vallée: Moi? À travers différentes choses. Pour l’instant, c’est un peu gênant de dire ça, parce que je ne veux surtout pas m’accaparer de quelque chose qui est collectif, qui ne m’appartient pas là. Mais je suis mouillée avec un certain nombre d’organisations sur la question des maisons de chambre à Québec. Dans le passé, j’ai travaillé à partir de mes projets de recherche, savoir comment on pourrait mieux soutenir des gens en situation d’itinérance dans leur premier logement. Je me suis attardée au rôle de l’ergothérapie, c’est quoi notre contribution particulière? Parce que moi, je m’y étais retrouvée au fil de ma carrière, pis j’étais un peu l’espèce de cas atypique pour réaliser que, quand on lève la tête un petit peu, à un moment donné — on avait créé en ergothérapie un groupe national d’intérêt, pis on s’est retrouvés à être une centaine là-dessus à dire : « Ben, moi, je travaille dans ce domaine-là aussi. Moi aussi, j’ai des interactions avec ça. » Pis, finalement, on y arrive, pis on est là, mais qu’est-ce qui définit notre pratique? On a fait des communautés de pratiques pour essayer de voir, ben, qu’est-ce qui pourrait ben nous définir, pis comment on pourrait ben arrimer notre contribution particulière, pis comment on forme aussi les étudiants à ce contexte de pratique-là, comme on forme à d’autres contextes de pratique. Parce qu’ultimement, ça c’est ma carte toute particulière, ça m’appartient à moi, mais si j’ai quitté la pratique, bon au-delà de l’intérêt pour la recherche, pis tout ça, mais de dire que je lâche la pratique pis je me plonge sérieusement, c’est que je me suis dit que j’aurais peut-être plus d’impact à démanteler certains préjugés, à développer de la réflexivité sur : « Est-ce que je projette mes propres attentes sur ma clientèle? » auprès des ergothérapeutes en devenir, que de le faire un à la fois en accompagnant des personnes. Mais ça, c’est un choix que j’ai fait. J’aurais pu en prendre un autre-là, c’est pas le choix, c’est mon choix. Mais clairement, je pense que le moteur de beaucoup de mes actions a été l’injustice… pis une forme de solidarité.
Joannie Fortin: À vos yeux là, c’est quoi le plus grand bonheur de votre expertise, de votre profession?
Catherine Vallée: Ah, ben là, ça se devine. C’est les rencontres. Pis d’une part, pis là, ça n’a pas l’air d’un grand bonheur là, mais je vais dire comme ça, j’ai beaucoup appris à apprivoiser la vulnérabilité, la mienne et celle des autres. J’ai beaucoup moins d’inconfort à vivre avec ma vulnérabilité. Je vois aussi comment les gens utilisent parfois ce que certains considèrent comme des vulnérabilités pour rebondir. Alors, ça m’a donné un coup d’œil sur les choses qui me permettent de cultiver le bonheur, je pense.
Créer un lien pour apporter de l’aide (44 min 41 s)
Joannie Fortin: Et en tant que citoyen, si on a l’impression que quelqu’un autour de nous est en situation de précarité, de grande vulnérabilité ou même d’itinérance qu’elle soit cachée. Pis si elle ne l’est pas, ben évidemment, on le voit. Comment, nous, on peut agir avec ces gens-là ? On n’est pas des professionnels, on n’est pas des ergothérapeutes, on n’est pas issus du système de santé.
Catherine Vallée: Je vous parlais tantôt du Regroupement pour l’aide aux personnes itinérantes et itinérants Québec, le RAIC. Sur la page Web, il y a une espèce de… Dans les documents qu’ils offrent, ils ont une espèce de… En bon français, de two-pagers là, ça tient sur deux pages, de qu’est-ce que le citoyen de tout le monde pourrait… comment on approche les gens en situation d’itinérance. Pis je trouve que ce qu’ils apportent est juste. De s’intéresser aux personnes, de leur dire qu’on est préoccupé par elles, de voir avec elles qu’est-ce qu’elles souhaitent qu’on fasse ou pas, de leur rester disponible. Pis là, je me mets dans une situation, le citoyen lambda, là. Pis nous, comme citoyens, de s’intéresser dans notre communauté, quelles sont les ressources qui existent, ne serait-ce que pour pouvoir éguillonner vers des ressources de premier niveau. Mais comme quelque part de se montrer ouvert, tout en reconnaissant que ses limites à soi là. Tu sais je comprends que tu as beaucoup de besoins. Ça, je ne peux pas aller là. C’est ben légitime là. Une des choses qui est difficile, c’est d’être invisible, même dans la face du monde. Ne serait-ce que d’être visible un peu.
Joannie Fortin: Pis est-ce que la pire erreur à faire, ce serait de vouloir entre guillemets, sauver cette personne-là. Dans le sens que, est-ce que la demande doit venir de la personne qui est en situation de vulnérabilité ou de précarité pour que nous, en tant que citoyens, on puisse l’aider et l’accompagner? Puisque, au-delà de dire, je m’inquiète pour toi, pis de rester aux aguets, rester là, rester ouvert, ce serait une erreur que de vouloir aller au-devant pis faire des choses pour elle, alors que cette personne-là, en ce moment, elle n’a rien demandé.
Catherine Vallée: Ben, il faut un lien. Il faut juste un lien. Faque c’est sûr que de faire des affaires sans lien, ben, on risque d’être un peu à côté de la cible.
Joannie Fortin: Pis ce serait quoi, mettons, un lien ? Si tu as un lien… personnel entre les deux personnes ? On parle d’un lien. Quel genre de lien?
Catherine Vallée: Ben tu l’as dit, une relation. Tu sais dans le sens où c’est sûr qu’un sourire, un bonjour, une marque d’humanité, c’est jamais méchant là. Mais pour que quelqu’un accepte de l’aide… Benaccepter de l’aide, c’est aussi te faire confiance… C’est aussi se sentir safe avec toi. Pis ça ben, il faut se connaître un peu.
Joannie Fortin: Tout à fait.
Catherine Vallée: Donc, tu sais il y a l’aide avec le grand A, pis…Il y a le respect. C’est deux choses différentes, peut-être.
Joannie Fortin: Quel serait votre souhait pour votre profession dans un contexte communautaire pour les années à venir?
Catherine Vallée: Qu’on puisse y aller. C’est pas fin ce que je dis là, mais actuellement, là, on s’en va ailleurs là. Mais… dans toute la crise qu’on peut avoir dans les établissements de santé actuellement, avec une gestion par indicateur très serré, pis les listes d’attente qui existent. Pis bon, je ne veux pas minimiser vraiment pas les problèmes, mais de plus en plus, on ramène les intervenants à avoir des systèmes de santé plus performants. Et c’est plus difficile pour les intervenants, ergothérapeutes ou ailleurs, d’avoir des actions à base communautaire à partir de leur travail. Alors oui, si j’ai quelque chose à rêver, c’est de donner un espace pour travailler avec les communautés, là où les gens vivent, là où les gens font leurs occupations, plutôt que de parler ailleurs des occupations qui font sans être là. Mais c’est clair que je suis une fille communautaire, faque ça transpirait un tantinet. Il en faut de toutes les sortes. Mais… je dirais une marge de manœuvre pour pouvoir faire des actions qui comptent, là où ça compte. Parce que c’est de plus en plus difficile de le faire. Pis c’est vrai pour beaucoup de professionnels de la santé là, pas juste les ergothérapeutes, loin de là. Mais c’est de sortir, d’avoir un espace pour travailler pour la santé. Pis pas juste pour les épisodes de soins, finalement. En deux épisodes de soins, il y a la vie là.
Joannie Fortin: En prévention?
Catherine Vallée: Ben, pas juste en prévention, juste en réadaptation. C’est pas parce que tu as ton congé de l’hôpital que toutes les affaires sont placées. Pis si c’est pas placé, ben, tu vas y retourner à l’hôpital là. Tu sais, c’est cette logique-là parce qu’en fait, il y a plein de facteurs d’itinérance. On en a parlé là… de moyens financiers de logements abordables, mais un des facteurs aussi, c’est une transition ratée d’un épisode d’hospitalisation. Des gens qui ont été lâchés lousse sans ressources, pis que ça déglinguine, pis ça fait juste faire boule de neige là. Ben si on pouvait mieux préparer, mieux avoir des épidotes de soins qui ne sont pas juste centrés sur le soin, mais aussi sur le fonctionnement. Si on pouvait mettre en place les structures qu’il faut, si on pouvait s’assurer que l’aide dont les gens ont besoin, ils l’ont quand ils en ont besoin, peut-être que ça déglinguerait moins.
Joannie Fortin: Et en conclusion, si vous pouviez, parce que c’est la question qu’on pose à tous les intervenants, si vous pouviez choisir n’importe quelle personne vivante ou morte, fictive, peu importe, avec qui vous aimeriez prendre rendez-vous, parce que le balado s’appelle Santé sans rendez-vous, ce serait qui?
Catherine Vallée: Je pense que je me donnerais rendez-vous plus jeune.
Joannie Fortin: Wow !
Catherine Vallée: Je me donnerais rendez-vous plus jeune parce que j’aurais peut-être des choses à me dire. Je m’aurais peut-être calmé quelques angoisses. J’aurais peut-être… Parce que… Quand on sort en pratique, moi, j’ai été très marquée par mes premières années de pratique. Pis je… J’ai eu ce que j’ai appelé le grand vertige, pis je le vois chez les étudiants, le grand vertige de comment je vais être à la hauteur, pis il me semble que je devrais savoir, pis ça je le sais pas, pis je me serais parlé pour dire c’est pas grave tu sais, c’est pas grave. Ce qui compte c’est que tu sois là, ce qui compte c’est que tu marches, pis que tu cherches la solution avec les gens. J’aurais probablement diminué mes attentes. J’aurais probablement été plus indulgente avec moi plus jeune. Il y a plein de choses que j’aurais eu envie de me dire. Faque c’est à moi que je donnerais rendez-vous, mais plus jeune.
Conclusion de l’épisode (52 min 7 s)
Joannie Fortin: (musique instrumentale entraînante) Catherine Vallée, merci beaucoup.
Catherine Vallée: Merci à toi.
Joannie Fortin: Ce balado était présenté par la Faculté de médecine de l’Université Laval en collaboration avec la Clinique du PEPS, la plus grande équipe en médecine du sport et de l’exercice à Québec.