Transcription textuelle
Sexologie : violence sexuelle ; approches et traitements
Voici la version textuelle du balado Santé sans rendez-vous (saison3, épisode4).
Introduction de l’épisode (0 min)
Ce balado est présenté par la Clinique du PEPS de l’Université Laval, la plus grande équipe en médecine du sport et de l’exercice à Québec, avec plus de 50 professionnels dans 15 services. (musique instrumentale entraînante) Une clinique accessible à tous, à tous les niveaux, pour les gens actifs. Bon épisode!

Début de l’entrevue (0 min 18 s)
Joannie Fortin: Bienvenue au balado Santé sans rendez-vous de la Faculté de médecine de l’Université Laval. Je suis Joannie Fortin et aujourd’hui, j’ai le plaisir de m’entretenir avec Geneviève Martin et Roxane Bolduc, toutes deux professeures au département de psychiatrie et de neurosciences de l’Université Laval.
Roxane, vous avez abordé les violences sexuelles comme étant des fois un trauma qu’on a vécu ou quelque chose qui appartient au passé ou encore au présent. On va passer à vous Geneviève justement pour parler de ça, de votre expertise, c’est-à-dire les violences sexuelles. Votre pratique ressemble à quoi?
Geneviève Martin: En fait, moi j’ai fait de l’intervention de groupe auprès des auteurs de transgression sexuelle. Et maintenant je me concentre uniquement en recherche. Alors ce qui m’intéresse en recherche, j’imagine c’est ça votre question, c’est vraiment tous les types d’auteurs. Donc, autant… ce qu’on appelait traditionnellement des agresseurs sexuels, que ce soit en milieu familial ou extra-familial ou les deux. Je me concentre aussi sur les professionnels qui, dans le cadre de la relation avec la clientèle, ont des contacts sexuels, que des proxénètes. Donc, tout type d’auteurs. Ce qui m’intéresse, moi, c’est comment est-ce qu’ils conçoivent et vivent la sexualité, mais aussi la relation. Pourquoi c’est… dans l’optique de développer, d’améliorer notre façon de les évaluer et d’intervenir auprès d’eux pour diminuer le risque de récidive. Donc, qu’ils vivent, qu’elles vivent de meilleures relations amoureuses, sexuelles, des relations satisfaisantes qui, on l’espère, vont les dissuader d’aller avoir recours à des comportements de violence sexuelle.
Joannie Fortin: Avez-vous des statistiques en ce sens, les risques de récidive, les cas de récidive?
Geneviève Martin: Absolument. Et puis ça, habituellement, les gens sont très surpris d’apprendre que… ils s’imaginent que les taux sont très hauts de récidive, mais chez les agresseurs sexuels, c’est entre 10 et 15 % qui vont récidiver. Donc, la plupart ne récidivent pas.
Joannie Fortin: Et quand on comprend, si c’est trop délicat dites-le-moi. Je suis vraiment très, très, très curieuse. J’imagine que non, mais au pire pour l’objet du balado....
Geneviève Martin: Il n’y a pas grand-chose à dire.
Joannie Fortin: Mais tu sais, ces gens-là qui commettent justement des actes de violence sexuelle, quand ils entrent en thérapie ou en processus de compréhension de leur comportement, qu’est-ce qu’on comprend de ça? C’est-tu parce qu’ils ont vécu quelque chose? Pourquoi ces gens-là sont poussés à avoir des comportements comme ça ou en viennent à des violences sexuelles?
Geneviève Martin: Moi, c’est ce qui m’intéressait de comprendre. C’est pour ça que je suis allée étudier ça en sexologie. Il y a plusieurs raisons, il n’y a pas juste un facteur. Souvent, c’est ce qu’on va entendre dans les médias. On sait bien par exemple, qu’il a été agressé sexuellement lui-même ou elle-même durant l’enfance. C’est pour ça que ce n’est pas si simple que ça. Il y a une multitude de facteurs qui interagissent et qui vont varier d’une personne à l’autre. Donc, je n’aurais pas une réponse claire à vous donner. Nous, ce qu’on essaie de faire quand on intervient auprès de cette clientèle-là, c’est de déterminer quels étaient les facteurs qui ont entré en compte et quels avaient un poids plus grand. Et puis, qu’est-ce qu’on pourrait utiliser aussi comme autres facteurs dans la vie de la personne pour protéger contre une récidive. Donc, c’est quoi nos leviers pour aider cette personne-là à vivre une meilleure vie, à se réintégrer, à être plus satisfait dans sa vie?
Joannie Fortin: C’est quoi une violence sexuelle?
Geneviève Martin: Une violence sexuelle, encore là, le public pense que ça se limite aux agressions sexuelles mais, c’est très large. Ça peut aller de l’exhibitionnisme au voyeurisme, au frotteurisme: quelqu’un qui se frotte les organes génitaux contre une personne sans son consentement, souvent dans un endroit public. Le harcèlement sexuel, bien sûr, l’agression sexuelle, l’exploitation sexuelle, ça inclut une panoplie de types de gestes qui sont, dans le fond, des paroles, des comportements, des gestes de nature sexuelle qui ne sont pas voulus ou acceptés par l’autre personne.
Joannie Fortin: Et est-ce que vous voyez aussi des victimes de violences sexuelles? Est-ce que vous travaillez avec ces clientèles?
Geneviève Martin: Moi je ne travaille pas directement avec les victimes. Par contre, ce que je vous dirais, c’est qu’il y a une grande proportion d’auteurs qui ont eux-mêmes ou elles-mêmes été victimes dans leur passé.
Évaluation et traitement (4 min 59 s)
Joannie Fortin: Quand on parle justement d’auteurs de violences sexuelles, c’est quoi le travail qu’on fait avec eux? C’est un travail de longue haleine j’imagine, mais quand cette personne-là décide d’aller de l’avant pour travailler, pour éviter justement le risque de récidive... Comment ça fonctionne, le traitement?
Geneviève Martin: Oui, ça va dépendre du type de traitement et du contexte dans lequel c’est offert parce que souvent, la personne qui se retrouve devant nous, elle va avoir été poussée, disons à suivre un traitement dans le contexte légal dans lequel elle se trouve. On a des gens qui viennent nous voir d’eux-mêmes, d’elles-mêmes et qui disent : « Écoute, moi ça va pas là, disons, j’ai des fantasmes à propos d’enfants, ça me perturbe énormément ».
Joannie Fortin: Je n’ai pas le goût de passer à l’acte.
Geneviève Martin: « Je n’ai pas le goût de passer à l’acte » ou même, « Mon Dieu, je suis le monstre de la société, je veux m’enlever la vie » — ça peut aller jusque-là, c’est très stigmatisé dans notre société — « Donc aidez-moi ». Puis il y en a qui n’ont jamais passé à l’acte. Mais la plupart, elles viennent nous voir en contexte légal. Et puis, à ce moment-là, on va déterminer combien de temps on a pour travailler avec eux. On va faire une évaluation approfondie de la personne, de ses besoins puis d’essayer de voir qu’est-ce qui l’a amené à poser des gestes comme ça? Ou qu’est-ce qui fait en sorte que, disons, des fantasmes, il a une recrudescence de fantasmes? C’est dans quel contexte? Comment elle vit ses relations? Est-ce qu’il y a des aspects de sa personnalité, de son caractère qui entrent en ligne de compte? Comment elle fonctionne sur le plan social? Bref, on évalue tout son fonctionnement, tout son développement psychosexuel, ses comportements sexuels et on essaie d’aller cibler les besoins les plus urgents et, on adapte le traitement selon ses besoins, habituellement. On peut faire du traitement individuel ou du traitement de groupe ou bien les deux. Donc, le traitement de groupe, il va porter sur des thématiques particulières. On peut faire de l’éducation à la sexualité par exemple. On peut travailler sur les cognitions. Des fois il y a des cognitions qui font en sorte qu’ils excusent un peu le comportement — je ne veux pas alerter M. et Mme tout le monde qui écoutent, mais c’est normal dans un certain sens. On s’y attend chez les auteurs que, s’ils n’avaient pas ces pensées-là, ben la personne, elle serait confrontée à justement tout le caractère méprisant que la société trouve de ces gestes-là. Donc, elle met en place des pensées, des mécanismes de défense pour continuer à vivre et ne pas penser que c’est la pire personne au monde. Donc, on peut cibler ces pensées-là entre-autres.
Joannie Fortin: Le pourcentage homme-femme par rapport aux violences sexuelles — j’ai un préjugé. J’imagine qu’il sera peut-être confirmé, mais, est-ce qu’on parle principalement d’hommes et… il y a sûrement des femmes, mais est-ce que le contexte aussi de violences sexuelles est différent chez les hommes et chez les femmes?
Geneviève Martin: Je vous dirais que votre préjugé est sûrement appuyé par la science, on retrouve plus d’hommes auteurs de violences sexuelles. Par contre, ce qui est important de savoir, c’est que les femmes ne consultent presque pas. Donc, on ne les voit pas beaucoup en milieu clinique. Ça ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. Parce que, notamment dans mon cas, alors que je faisais de l’intervention, il y avait énormément de mes clients qui avaient été agressées sexuellement par des femmes. Et c’est des cas jamais dénoncés. Et c’est souvent la mère, la gardienne, la sœur. Vous pouvez imaginer… pas parce qu’être agressé par un homme, ça a moins d’impact, mais quand c’est ta propre mère il y a beaucoup de choses qui entrent en ligne de compte. Et puis peut-être qu’aller dénoncer ma mère, celle qui est supposée m’apporter des soins, il y a des tabous associés à ça. Donc, on voit moins les femmes… il y en a. Il y a des adolescentes et des femmes adultes qui commettent des violences sexuelles. Récemment, j’ai…
Joannie Fortin: C’est parce que les hommes ne les dénoncent pas, c’est ça? Moins que les femmes qui vont dénoncer des hommes.
Geneviève Martin: Oui, on a moins de dénonciations. C’est tabou de dénoncer le fait de s’être fait agresser sexuellement par une femme. Souvent, les hommes ne voient pas ça comme étant de la violence sexuelle. Donc, ils ne reconnaissent pas que c’est une agression sexuelle. Ils se sont fait initier : « Oui, c’était cool ». « Regarde, moi, c’était une femme mature avec qui j’ai eu mes premiers contacts sexuels ». Donc, il faut remettre un peu… les amener à réfléchir à tout ça. Mais c’est ça. J’ai mené une étude avec l’Ordre professionnel des sexologues du Québec sur les inconduites sexuelles en milieu professionnel au Québec depuis 20 ans, et puis, c’est 16 % des cas qui concernent des femmes. Donc, des femmes, que ce soit en milieu de la santé, dans le milieu de la santé mentale ou même à l’extérieur de ces professions-là, qui ont des contacts sexuels avec leurs clients. Souvent, c’est des hommes et puis, ce sont elles qui vont le plus loin dans les contacts sexuels. Donc, elles ont des relations sexuelles avec pénétration avec leurs clients. Donc c’est présent chez les femmes.
La notion de consentement (10 min 5 s)
Joannie Fortin: On parle beaucoup de consentement sexuel depuis plusieurs années. Est-ce que maintenant que ce concept-là a été davantage mis de l’avant, est-ce qu’on voit des changements ou encore il y a une problématique de société par rapport à ça?
Roxane Bolduc: Mais c’est aussi… je trouve que le consentement n’est pas bien compris pour tout le monde. Puis moi, ce qui me venait en tête avec l’exemple de Geneviève, un homme, si c’est sa babysitter donc, sa gardienne, il va avoir vraiment le : « Eille, c’est le fun ». De le twister dans l’autre sens, donc, mais, en soi ça, ce n’est pas considéré consentement. Donc la personne peut avoir dit : « Oui, je voulais avoir une relation sexuelle avec ma gardienne ». Mais après ça c’est au niveau légal, le consentement n’est pas bon. Donc, c’est qu’il y a tout plein de règles aussi au niveau légal, au niveau du consentement. Donc, souvent, le « sans oui », c’est non. Oui, il faut le verbaliser, mais après ça, les gens, ils ne savent pas. Ça fait turn off de faire, est-ce que tu es correct, si? Est-ce que tu es correct, si? Donc, il y a un peu de : « OK. Mais est-ce qu’on peut trouver une petite danse, puis trouver des signes, trouver une façon de venir valider dans le non-verbal? ». Il y a quand même des choses qui sont peut-être plus difficiles à éduquer en fait puis, à démontrer avec certaines personnes, tu sais. Mais c’est sûr que ça peut être quand même bien de venir le valider à l’oral, mais c’est qu’il y a d’autres subtilités. Puis c’est qu’au niveau légal c’est ça, s’il y a une dynamique de pouvoir en fait, dans la relation, ben le consentement ne pourra pas être donné, n’est pas valide. Donc, quand c’est un membre de la famille, quand c’est un membre de la fratrie, quand c’est justement un gardien, un professionnel, un entraîneur, un coach, un professeur, un enseignant, toutes ces choses-là, c’est une dynamique de pouvoir que le consentement est tacite, n’est pas valide. Donc, il y a tout ça, puis il y a aussi au niveau de l’âge, mais là, je ne sais pas si je m’embarque là-dedans. Non, parfait.
Geneviève Martin: Moi, j’allais juste rajouter, en fait on en a beaucoup entendu parler. Je pense que les gens sont sensibilisés au consentement sexuel. Même certains disent, je ne suis plus capable d’en entendre parler. Mais on se rend compte que la réelle compréhension de ce que c’est le consentement sexuel, et surtout comme disait Roxane, la négociation du consentement avec les partenaires, ça c’est complexe. Et surtout chez les jeunes, ils disent là : « Pas un autre adulte qui va me parler de consentement sexuel, s’il vous plaît. Mais ayoye, j’ai de la difficulté à savoir comment gérer ça avec mes partenaires ». Donc, il y a encore un gros travail à faire là-dessus.
Joannie Fortin: Quand le mouvement MeToo est embarqué, toute la notion du consentement sexuel aussi a suivi. Il y a plein d’hommes autour de moi qui m’ont dit : « Je ne sais plus comment agir, je ne sais plus quoi faire. On dirait que je vais lever la main et on va m’accuser d’une agression sexuelle ». Je fais un portrait, un big picture de la situation, mais il y a beaucoup d’hommes qui m’ont parlé de ça, qui se sentaient tellement incertains dans tout ce qu’ils allaient dire, tout ce qu’ils allaient faire. Qu’est-ce qu’on pourrait leur dire à ces gens-là? Ou même des jeunes? On parlait justement des jeunes qui apprivoisent la sexualité avec des premiers partenaires. Qu’est-ce qu’on pourrait leur conseiller à ces gens-là pour s’assurer de ne pas faire de mauvais pas alors qu’ils ne veulent tellement pas en faire qu’ils vont peut-être backer à ce niveau-là?
Geneviève Martin: Moi je dirais, moi aussi, dans mon environnement, il y a eu beaucoup de ces commentaires-là de la part d’hommes, mais on est toujours deux dans une relation. Donc, il y a beaucoup de mes amis qui sont professeurs, soit au cégep ou à l’université, qui me disaient : « Ah, plus jamais je ne vais recevoir d’étudiantes dans mon local avec la porte fermée ». Peut-être qu’on peut le demander à la personne, souhaite-tu qu’on ouvre la porte ou qu’on la laisse fermer? Ça se négocie à deux ça, c’est dans les petits gestes comme ça donc, on considère l’autre. Et puis, ce n’est pas juste nous, c’est une danse à deux ça.
Roxane Bolduc: Puis ce qui me venait aussi, mais après ça, c’est ça. C’est que c’est tellement du cas par cas, puis que ça peut être difficile de l’interpréter ou de le prendre mais, il y a quand même quelque chose dans l’approche. Donc, tsé si admettons quelqu’un vous plaît à la table du café par exemple, juste prendre cet exemple-là, ben ça peut être : « Eh, je suis vraiment désolée, je ne veux pas vous déranger, mais je vous trouve particulièrement charmante ». Puis ça peut être juste un commentaire comme ça. Puis oui, il y en a, si ça fait dix fois qu’ils se le disent, ben ça se peut qu’ils soient tannés. Puis là, c’est là que ça peut être très bien pris par une personne, puis une autre personne peut être : « Eille là, je suis un peu tannée de me faire dire ça à chaque fois-là. Quand je sors de chez moi, ça devient du harcèlement de rue, en fait ». Donc, c’est là qu’on essaie de faire attention, puis de juste faire : « Eh, je ne veux pas déranger mais, très beau sourire ».
Geneviève Martin: Mais c’est quoi le contexte? Je veux dire, est-ce que c’est dans… dans mon intérêt de commenter sur le physique de ma collègue? Est-ce que ça se prête à ce qu’on est en train d’avoir comme expérience au travail? Probablement pas. Donc, c’est de se questionner à savoir où est-ce qu’on est? Comment la personne va recevoir ça? Est-ce que c’est indiqué dans cette situation-là?
Joannie Fortin: Puis, est-ce qu’à l’inverse, il y a de la surréaction aussi? Suite au mouvement MeToo, quelqu’un par exemple qui va se faire complimenter par un collègue ou — j’ai déjà entendu l’exemple d’une personne au gym, est en train de s’entraîner puis, il y a quelqu’un dans le gym qui vient lui dire qu’il la trouve belle. Et cette personne-là, outrée: « Ben voyons, tu me regardais durant tout ce temps-là »? Comme s’il y avait eu acte de vulgarité. Est-ce qu’à l’inverse il y a des réactions des fois qui sont trop fortes?
Roxane Bolduc: C’est parce qu’il y a tellement de choses en arrière. Justement si la personne, elle se fait seulement voir par son corps, à un moment donné, oui elle peut être écœurée. C’est justement : « Je ne suis pas juste un corps, je suis une personne ». Des fois, c’est comme : « Je viens au gym, je ne viens pas pour ça ». Je reviens beaucoup avec ce terme-là, c’est un running gag entre collègues, mais ce n’est pas ça le décorum : « Je viens au gym, je suis dans ma bulle, fous-moi patience ». Il y a aussi ça des fois. Malheureusement, c’est qu’on n’a pas accès à toute. C’est comme… c’est une accumulation de commentaires. À un moment donné, c’est genre, « Eille, sérieux? » Mais ce n’est pas… c’est plein de choses derrière.
La consultation démystifiée (16 min 58 s)
Joannie Fortin: Et parlons consultation, parlons traitement. Quand on décide d’aller de l’avant pour aller consulter un sexologue, une sexologue, à partir du moment où on a notre rendez-vous, on est en voiture, on se rend jusqu’au bureau, admettons que c’est en présentiel — je suis vraiment stressée parce que là, j’ai l’impression qu’on va aller gratter des petites bibittes dans le fond de mon tiroir de mon enfance. Démystifions le côté traitement de la chose, ça ressemble à quoi quand on va consulter?
Roxane Bolduc: Donc, la première rencontre, en fait, comment ça va?
Joannie Fortin: Oui, bien oui.
Roxane Bolduc: Ben, c’est tout le temps un petit bonjour. Moi, j’ai tout le temps, je prends le temps d’avoir un appel téléphonique pour juste savoir, est-ce que je suis la bonne professionnelle pour vous? Parce que des fois, ce n’est pas parce que c’est de l’ordre de la sexualité ou du relationnel que c’est nécessairement moi. J’ai quand même des limites professionnelles. Donc, lorsque c’est un auteur d’agression sexuelle, ben si la personne consulte pour ça, je la prends. Moi, ça ne fait pas partie de mon caseload donc, de la clientèle que je desserre. Donc, moi je vais référer. Outre le téléphone, la première rencontre c’est vraiment, on va prendre le temps, on va clarifier, on va parler, c’est quoi le cadre? C’est quoi le formulaire de consentement? Il y a quand même des petits aspects techniques, des fois, qu’il faut cadrer. Avec un ordre professionnel, il faut qu’on sache ils sont où les limites? On présente ça, puis c’est là aussi de faire, est-ce que vous, vous avez des questions? Est-ce que c’est la première fois que vous consultez ou non? C’est quoi vos attentes? Si la personne a déjà consulté, qu’est-ce que vous avez apprécié? Est-ce que ça cadre avec comment moi je fonctionne? Puis carrément, qu’est-ce qui vous amène à consulter? Et là, je dois faire mon évaluation sexologique. Donc… Ça fait combien de temps que c’est présent? Est-ce que ça l’a évolué? Moi, j’aime souvent dire, si on avait à faire une ligne du temps de la difficulté, comment vous la comprenez en fait? Est-ce qu’il y a une certaine évolution? Est-ce que dans telle relation, c’est plus présent? Dans d’autres, c’est moins présent? Donc, on essaie de tout cadrer et de voir un peu les facteurs pour, après ça, cibler pour notre travail. Donc, à chaque fois qu’on fait une intervention, il faut que ça soit basé sur une évaluation. On n’est pas : « Bon, vous me dites consulter pour ça, on va faire ça ». Il faut vraiment venir trouver l’unicité de la personne qui se trouve devant nous. Donc ça ressemble vraiment à ça, les premières rencontres ou la première rencontre. Du moins, c’est une évaluation sexologique pour après ça, qu’on s’entende ensemble, comment est-ce qu’on comprend la difficulté et comment qu’on va le travailler? Donc, qu’on fasse un plan d’intervention. Moi, je suis beaucoup dans la co-construction donc, de mettre la place, donner la place en fait à la personne qui consulte, donc à la clientèle, puis de faire « OK, c’est comme ça vous le comprenez? Moi, ce qui me vient en tête, c’est qu’on pourrait le travailler de telle manière. Est-ce que ça vous convient ? Bon ben parfait. » Puis après ça, on tombe dans l’intervention.
Joannie Fortin: Diriez-vous que c’est important de, entre guillemets, magasiner son thérapeute, de bien le choisir? Oui, par rapport au champ d’expertise, mais je ressors d’une première ou de deux rencontres, puis j’ai l’impression que le fit n’est pas là. Ça se peut-tu ça?
Geneviève Martin: Oui. La seule chose que je vous dirais c’est, soyez patiente, sans être patiente pendant 15 séances-là. Mais comme dit Roxane, je pense que les gens s’attendent à ce que la première rencontre, on parle tout de suite, on soit dans l’intervention. Et puis, on ne peut pas aller là tant qu’on n’a pas bien saisi ce sur quoi on doit intervenir avec la personne. Donc, fiez-vous pas peut-être à ces rencontres d’évaluation-là. Attendez de voir comment s’installe l’intervention. Puis oui, c’est tout à fait correct de dire, il me semble qu’on n’a pas tant d’atomes crochus, puis je ne suis pas certaine que le climat s’installe ou je me sens bien d’aller me livrer avec cette personne-là. Puis c’est tout à fait correct d’aller voir si on veut consulter une autre personne.
Roxane Bolduc: Moi, c’est sûr que c’est mon petit… J’aimerais ça que tout le monde fasse ça, mais après ça, je sais que ça demande quand même beaucoup, ça prend beaucoup d’échanges, mais ce que je vais dire, c’est aussi oser le nommer au sexologue. Après ça, c’est sûr qu’il faut faire face à la réponse.
Joannie Fortin: Plutôt que ghoster en bon français.
Roxane Bolduc: Non, mais même…
Joannie Fortin: Que venir à ses rendez-vous.
Roxane Bolduc: Ça arrive que moi, je vais dire quelque chose, puis peut-être qu’on ne se comprend pas. Puis oui, professionnellement, c’est mon rôle de faire… On dirait que ça n’a pas fait écho ou ça n’a pas fait… Ça n’a pas résonné pour vous.
Geneviève Martin: Ou peut-être que la personne l’a mal interprété.
Roxane Bolduc: Oui, ça, ça arrive. Et donc, à un moment donné, quand le lien est là, on en vient aussi à pouvoir faire confiance à l’autre qui va nous dire : « Eille, quand tu as dit ça la semaine passée, hum je l’ai interprétée de telle manière ». Puis là, des fois, je suis comme : « Ah! C’est ça que vous pensez que j’ai dit »? Pourtant, ce n’est pas ça. Faque parce qu’on a toutes nos manières d’interpréter certaines choses, on a aussi notre système de valeurs, de connaissances. Donc, justement, il y a l’exemple de la personne elle arrive puis ce n’est pas en 15 minutes que je vais faire : « Vous êtes normal ou ça, c’est normal ». Je normalise quoi? Je ne sais pas. Je pourrais dire : « Oui, c’est normal que vous vous masturbez une fois par jour ». Mais si vous me dites après que vous masturbez pendant 12 heures pis qu’il y a des blessures, ben non. Donc, c’est pour ça que je suis comme là, il faut faire attention à la normalisation. Je peux normaliser après quand j’ai toutes les connaissances. Donc, c’est là aussi dans l’intervention qu’il faut faire attention mais oui, dans le magasiné c’est, on est dans un monde en ce moment où c’est beaucoup de listes d’attente. Puis, il y a quand même une pression de : « Ah, la seule personne qui m’a rappelée » — parce que ça aussi, c’est un fléau qui arrive, « la seule personne qui m’a rappelée, elle a un créneau. Je ne suis pas certaine parce que ça fait peut-être moins dans mon approche ou qu’est-ce que je veux. Mais c’est la seule qui est disponible, donc je vais la prendre ». Puis on peut être agréablement surpris, il y en a qui vont arriver aussi avec certains critères. Puis encore une fois, c’est à nous à nommer ces choses-là, puis à le recueillir. « Eh, t’as pas aimé ça quand je te dis que moi je ne te donne pas des devoirs. OK, bien ça se peut que je ne suis pas la bonne personne, parce que moi ce n’est pas comme ça que je travaille ». Puis il y a des affaires que ça se module, puis c’est moins… peut-être que je ne suis pas la bonne personne. Pis je vais moi-même voir, « Ah OK pour vous c’est difficile telle chose, on va le travailler différemment parce que c’est moins évident ». C’est à nous de s’ajuster également, mais il faut le savoir. Oui, on est très… on regarde le non-verbal et tout, mais on ne sait pas ce qui se passe derrière? Qu’est-ce que la personne porte? Faque c’est ça, c’est un peu une co-construction, c’est à deux comme toute relation, c’est juste que là, c’est une relation de travail, c’est une relation d’intervention.
Des outils en intervention (24 min 11 s)
Joannie Fortin: Ça dure combien de temps, une thérapie ? Puis, vas-tu sortir guérie moi de ça ?
Roxane Bolduc: (embêtée) Ha, très bonne question.
Joannie Fortin: Mais ça doit être une question qu’on vous pose là, j’imagine.
Roxane Bolduc: Oui.
Geneviève Martin: Vous n’allez pas aimer la réponse.
Joannie Fortin: Non hein, sûrement pas.
Roxane Bolduc: Ça dépend. Moi, je le mets dans mon format de consentement et sur mon site mais, l’unicité de chaque être humain fait qu’on ne peut pas dire : « Hey toi, pour telle problématique, ça va être 10 rencontres, ciao, bye, c’est fait » ou « Toi, ça va te prendre 10 ans là, non ». On ne le sait pas. Après ça, selon les objectifs, si je sais moi, qu’on est plus dans le court terme, donc 10 à peut-être 30 rencontres, je sais que c’est une grosse affaire là, mais pour moi ça, c’est du court terme. Ben les objectifs vont être différents que si on se dit qu’on a un an, pas plus si on peut. Il y a tous les enjeux au niveau financier et tous les systèmes d’oppression actuels, bien sûr.
Geneviève Martin: Et puis, je dirais où la personne veut aller dans son cheminement également. Si elle est là pour grandir au long court, c’est sûr que 10 ans, c’est très rare. On ne fera pas peur aux gens, mais habituellement, ça peut aller à quelques années.
Roxane Bolduc: Ça dépend comment on travaille, ça dépend les objectifs, la cible. Si on cible la communication, savoir un peu c’est quoi nos triggers, les comprendre. Ça peut se faire à court terme, ça dépend à quel niveau on veut venir le travailler. Puis à un moment donné, c’est ça. On a plusieurs bébites dans la vie, ça ne veut pas dire qu’on va toutes les faire.
Geneviève Martin: Puis votre terme « guérit », c’est rare qu’on guérît, on va aller chercher des outils en intervention pour faire face à ce qui se présente à nous. Donc, c’est ça ce que ça peut amener, de l’intervention. Mieux se connaître, mieux se connaître en relation et puis mieux négocier ce qui se passe. Mais si on a un problème ou une difficulté au long court, oui, ça se peut que l’intervention permette de passer outre ce problème-là. Mais en plus, ou au moins, minimalement, on va avoir des outils pour gérer ça.
Joannie Fortin: Est-ce qu’une combinaison entre la thérapie, la consultation et une médication, dépendamment des cas mais, au besoin peut être vraiment de super beaux compléments ?
Roxane Bolduc: Si c’est des enjeux de santé mentale, en fait, c’est une grande recommandation qu’on fait. C’est de jumeler les deux. Parce que seulement un médicament. C’est souvent pas suffisant.
Geneviève Martin: C’est souvent pas suffisant. On ne va pas faire le travail de fond.
Roxane Bolduc: Oui. Donc, moi c’est là que je vais avec mon image — puis là peut-être qu’il faudrait trouver en français — mais est-ce qu’on veut mettre un band-aid ou est-ce qu’on veut enlever le bullet wound? Est-ce qu’on veut enlever la balle? Donc, si on veut faire le travail de fond, ça serait de jumeler les deux. Puis souvent, il y a des professionnels de la santé qui vont le nommer : « Est-ce que tu as un suivi en psychothérapie? Est-ce que tu as un suivi avec un professionnel de la santé qui n’est pas un médecin »? Tu sais, parce que c’est le médecin qui fait la prescription de médicaments. Mais c’est ça, c’est un monde des fois utopique, mais on veut vraiment collaborer avec ces choses-là, parce que des fois, c’est notre rôle à nous de recommander d’aller en parler avec un médecin, pour qu’il y ait une évaluation à ce niveau-là parce qu’on ne peut pas faire une évaluation au niveau de la santé mentale, outre les troubles sexuels lorsqu’on est sexologue, psychothérapeute. Donc, c’est à nous, les professionnels, de flaguer ça. Mais après ça, il faut aller chercher ces professionnels-là.
Rendre la consultation plus accessible (27 min 50 s)
Joannie Fortin: Et selon vous, ce serait quoi les solutions pour rendre justement l’accès à la consultation plus facile dans un monde idéal? Un monde peut-être utopique mais, qu’est-ce qu’on pourrait faire pour rendre ça plus accessible?
Roxane Bolduc: Qu’il y ait encore de plus en plus, en fait, de sexologues dans le réseau. Après ça, on sait que le réseau, en ce moment, ça peut être assez difficile lorsqu’on y travaille de ne pas être en burn-out et tout parce que, les conditions ne sont pas optimales pour le caseload et tout ce qui est au niveau de la gestion. Mais on s’entend que c’est par le réseau qu’on a une accessibilité et puis que ça devient un processus gratuit. Il y a des groupes, il y a des individuels, puis il y a les centres communautaires. Il y a plusieurs sexologues, il y en a qui offrent des suivis court terme, qui peuvent alléger… des fois, c’est sûr que ça peut être pour certaines personnes plus facile d’aller consulter en privé ou que, vu qu’ils ont déjà vu un travailleur social ou un psychothérapeute ou un psychologue, c’est peut-être plus facile d’aller de cette route-là. Mais, il ne faut pas oublier que dans votre quartier, il y a des centres communautaires et il peut y avoir de l’aide qui est fournie. Osez aussi aller peut-être à plus de petites échelles pour… s’il y a une grande détresse, bien sûr, pour que ça soit allégé, mais après ça de voir : « OK, est-ce que je peux aller voir pour continuer de creuser »?
Geneviève Martin: Je pense que c’est une meilleure connaissance du public de ce qu’on offre comme service et puis aussi une meilleure collaboration interprofessionnelle. Souvent, la porte d’entrée dans le système de la santé, c’est l’urgence, c’est le médecin de famille. Mais, il y aurait moyen de décharger cette porte d’entrée-là en répartissant les problématiques ou les thématiques pour lesquelles les gens viennent consulter aux professionnels qui sont capables d’intervenir dessus. Donc, une meilleure collaboration, à mon avis, ça pourrait déjà désembourber un peu le système.
Joannie Fortin: C’est déjà la fin, mesdames. La dernière question et non la moindre. Si vous aviez à prendre rendez-vous — puisque le balado s’appelle Santé sans rendez-vous — si vous aviez à prendre rendez-vous avec quiconque, un personnage fictif, mort, vivant, historique, peu importe il n’y a pas de contexte. Si vous aviez à prendre rendez-vous avec quelqu’un, ce serait qui et pourquoi ?
Geneviève Martin: Moi, je dirais pour Viktor Frankl. C’est un homme qui, quand il était jeune, a été envoyé au camp de concentration à des nazis. Il a côtoyé le côté le plus sombre de l’humanité et il a décidé — c’est l’espoir qui l’a tenu pendant tout ce temps-là, l’espoir de retrouver son épouse qui au final était décédée, mais il ne le savait pas, il le sut après quand il est sorti — mais il a décidé de consacrer sa vie à soutenir les gens dans la souffrance. Donc il est passé vraiment, il a vu le plus noir pour aider les gens, il est devenu psychiatre. Et c’est un humaniste qui a fait quand même de très belles choses. Il a produit un livre sur le sens de la vie. Donc, essayer de faire sens de toute cette noirceur-là, je le trouve fascinant, je le trouve immensément inspirant et j’aurais donc aimé pouvoir lui parler.
Roxane Bolduc: J’ai eu le flash à qui j’avais pensé, puis que j’avais momentanément oublié. Moi, la personne existe encore, est encore de ce monde. Moi, c’est le Dr. Yalom parce que c’est une personne qui a beaucoup écrit sur l’approche dans laquelle je me spécialise, donc l’humanisme existentiel. Et j’aime particulièrement sa manière d’aborder ses propres enjeux comme professionnel, puis aussi d’être au contact de l’autre. Il y a un livre — j’oublie c’est quoi en français, si je le retrouve je pourrais vous donner la référence — mais The Gift of Therapy en anglais. Puis c’est vraiment un guide pour des futurs intervenants, intervenantes. Puis c’est des petits chapitres, avant le dodo c’est parfait. Mais c’est vraiment: « Eille avec telle personne, j’ai été confrontée à ça »; donc c’est vraiment passionnant. Puis le petit dernier que j’ai hâte de lire, c’est qu’il l’a rédigé avec feu sa femme qui est décédée. Je pense qu’elle avait un cancer, puis elle c’était une écrivaine, donc les deux, ils l’ont écrit ensemble pour avoir les deux perspectives comme partenaires…
Joannie Fortin: Wow!
Roxane Bolduc: Je sais, je sais. Puis de voir des professionnels qui abordent, tu sais nous, là-dedans comme professionnels, tu sais, de manière très humaine, humble aussi. Puis genre : « Eille, là j’ai fuck up là. Tu sais, c’était pas correct. Puis eille, ça c’était donc beau, tu sais ». Donc, vraiment de voir ben oui, on est parfaitement imparfait nous aussi. Puis comme professionnels, c’est à nous à reprendre lorsqu’on fait des fuck-up un peu ou quand il y a des failles empathiques… (musique instrumentale entraînante) Est-ce qu’il faut que je change mon mot ?
Conclusion de l’épisode (44 min 43 s)
Joannie Fortin: C’était sans tabou, je pense, aujourd’hui. Belle rencontre.
Roxane Bolduc: Fois deux.
Joannie Fortin: Fois deux. Avec mesdames, deux professeures sexologues et professeures dans le baccalauréat en sexologie de l’Université Laval, Geneviève Martin, Roxane Bolduc, je vous remercie énormément. J’aurais pu m’entretenir avec vous pendant des heures. À un moment donné, il faut que ça se termine. Mais je suis très reconnaissante d’avoir fait votre rencontre.
Geneviève Martin: Merci à vous.
Joannie Fortin: Ce balado a été présenté par la Faculté de médecine de l’Université Laval en collaboration avec la clinique du PEPS, la plus grande équipe en médecine du sport et de l’exercice à Québec.