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Détail de la nouvelle

La recherche sur la santé mentale

  • Recherche, Faculté, Neurosciences et santé mentale

Découvrez la richesse de notre communauté scientifique et son impact dans le monde en suivant la série Les mots qui courent

Une série d’entretiens mensuels avec les chercheures et les chercheurs de la Faculté de médecine sur de grands thèmes et enjeux actuels en santé. Découvrez la richesse de notre communauté scientifique et son impact dans le monde en suivant cette série prenant la forme d’entrevues, de capsules ou d’opinions. Vous pourrez avoir accès à un état de la situation sur de grands enjeux de santé. Cette série vous permettra également de découvrir ces hommes et femmes qui travaillent souvent dans l’ombre, avec acharnement et passion, à faire avancer les connaissances en santé.

Les méandres du cerveau

La vie n’est pas un champ de pâquerettes et la façon d’accueillir et d’accepter les aléas de la vie diffère d’une personne à l’autre. Mais lorsque cela ne va pas bien, nous aimerions tous avoir en main une baguette magique que nous pourrions agiter pour soulager le mal-être, contrer un tourment, une angoisse ou faire fuir une condition psychologique douloureuse et récurrente. Malheureusement, aucune baguette de ce type n’existe pour réguler le cerveau.

Notre société a bien changé depuis 50 ans, la santé mentale aussi. L’anxiété et le stress, pour ne nommer qu’eux, prennent de l’ampleur même chez les jeunes et la dépression croît dans la population. La détresse psychologique progresse ainsi dans les différentes sphères de la vie personnelle et professionnelle.

La recherche à l’égard de la santé mentale propose de nouvelles avenues pour appuyer les soignants et aider les personnes atteintes de différents troubles de santé mentale. Ce mois-ci, cinq membres de notre communauté de recherche ont accepté généreusement de présenter le résultat de leurs travaux pour améliorer la qualité de vie des personnes atteintes.

Chantal Brisson

Chantal Brisson
Professeure titulaire
Département de médecine sociale et préventive
Chercheure au Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval, axe santé des populations et pratiques optimales en santé

Crédit photo : Service de l’audiovisuel – CHU de Québec Université Laval

Shirley Fecteau

Shirley Fecteau
Professeure agrégée
Département de psychiatrie et de neurosciences
Chercheure au Centre de recherche CERVO, CIUSSS de la Capitale-Nationale
Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neuroplasticité cognitive

Crédit photo : CERVO

Annie LeBlanc

Annie LeBlanc
Professeure agrégée
Département de médecine familiale et de médecine d’urgence
Chercheure au Centre de recherche sur les soins et les services de première ligne de l’Université Laval (CERSSPL-UL), CIUSSS de la Capitale-Nationale

Michel Maziade

Michel Maziade
Médecin clinicien enseignant titulaire
Département de psychiatrie et de neurosciences
Chercheur au Centre de neuromédecine personnalisée et du neurodéveloppement de l’enfant (CNPn) et au Centre de recherche CERVO, CIUSSS de la Capitale-Nationale

Crédit photo : CERVO

Caroline Ménard

Caroline Ménard
Professeure adjointe
Département de psychiatrie et de neurosciences
Chercheure au Centre de recherche CERVO, CIUSSS de la Capitale-Nationale
Titulaire de la Chaire de recherche Sentinelle Nord sur la neurobiologie du stress et de la résilience

Troubles de l’humeur : dépression et anxiété

« La recherche clinique fournit des connaissances essentielles pour offrir des soins de santé de qualité, mais ces connaissances, qu’on appelle données probantes, sont trop peu appliquées dans la pratique clinique. Ces données probantes sont parfois inaccessibles, conflictuelles, biaisées parce qu’associées avec des gains financiers possibles, ou s’appliquent à une population en général et non à un patient spécifique. Ainsi, il n’est pas toujours facile pour les cliniciens d’identifier comment ces données probantes s’appliquent aux situations spécifiques vécues par leurs patients et de répondre à leurs objectifs de soins.

Mon programme de recherche s’intéresse à l’intégration des données probantes au service du clinicien et du patient lors de la rencontre clinique. La bonne information, pour le bon patient, au bon moment, pour la bonne raison.

Mes activités de recherche portent, entre autres, sur la conception, l’évaluation et l’implantation d’outils d’aide à la décision conçus pour la rencontre clinique. Ce processus est réalisé en étroite collaboration avec les patients et leurs cliniciens. Ces outils soutiennent la prise de décision partagée : un processus de collaboration entre le clinicien et le patient qui favorise la prise en compte des résultats de recherche dans une approche clinique centrée sur le patient. Cette approche met de l’avant la nécessité d’ancrer les décisions, non seulement en fonction des informations scientifiques reçues, mais aussi des valeurs et des préférences du patient, de sa situation, de ses objectifs de soins ou de son projet de vie. La prise de décision partagée favorise des soins de santé de haute qualité.

Avec mes équipes de recherche de la Mayo Clinic et du Centre de recherche sur les soins et les services de première ligne de l’Université Laval, nous développons des outils qui permettent de soutenir les décisions en matière de santé mentale. Un outil accompagnant les cliniciens et engageant leurs patients souffrant de dépression vers des choix thérapeutiques éclairés est disponible. Nous développons actuellement une série d’outils d’aide à la décision sur les traitements des troubles de l’humeur (dépression et anxiété) afin de répondre aux besoins de la première ligne au Québec. Notons que nos travaux prennent en considération que nous devons aller au-delà du simple partage d’information pour englober les aspects intellectuels, émotionnels et le vécu expérientiel des patients, le tout soutenu par une alliance forte et durable. En effet, nous devons aux patients des conversations engagées et des soins bienveillants, et non seulement des informations scientifiques et des choix éclairés. »

— Annie LeBlanc

« Une personne sur cinq souffrira de dépression majeure au cours de sa vie. L’Organisation mondiale de la Santé a récemment déterminé qu’en 2020 la dépression deviendra la cause principale d’incapacité dans le monde touchant plus de 300 millions d’individus. Les symptômes incluent des épisodes dépressifs récurrents, l’irritabilité, la perte de plaisir, des difficultés de concentration et des perturbations de l’appétit et du sommeil.

Alors que le taux annuel de la dépression avoisine 6-7 % chez la population générale sur une année, des études cliniques ont révélé une plus forte prévalence chez les individus présentant une condition inflammatoire notamment les maladies cardiovasculaires (17-27 %) ou les accidents vasculaires cérébraux (AVC 50 %). Le stress chronique est le principal facteur de risque de devenir déprimé. Celui-ci est associé à des changements au niveau du cerveau, mais aussi aux niveaux vasculaire et immunitaire. Des différences individuelles sont liées à la résilience vs la vulnérabilité au stress et le développement de la dépression. En effet, ce n’est pas parce qu’on est stressé qu’on devient automatiquement déprimé! Cependant, les mécanismes par lesquels les systèmes vasculaire et immunitaire interagissent avec le cerveau pour provoquer des comportements dépressifs et pourquoi certaines conditions comme les AVC rendent plus vulnérables demeurent à ce jour largement inconnu. D’un autre côté, en comprenant mieux la biologie menant à la résilience on pourrait peut-être développer de nouveaux traitements innovateurs visant à protéger le cerveau.

Mon laboratoire explore cette question en évaluant les effets du stress chronique sur la barrière hématoencéphalique. En effet, cette barrière représente l’ultime frontière entre le système immunitaire et le cerveau. Elle protège celui-ci en évitant l’infiltration de toxines, microorganismes ou signaux inflammatoires circulants dans le sang. Nous combinons des expériences qui vont des gènes au comportement animal (dépression, anxiété, mémoire, etc.) en passant par l’anatomie et la microscopie, et ce, afin de mieux cerner l’importance de la santé neurovasculaire et la réponse immunitaire dans le développement de la dépression. Les données obtenues chez l’animal sont validées sur des tissus humains obtenus par des banques ou en collaboration avec des cliniciens pour confirmer que nos découvertes sont bel et bien pertinentes pour la condition humaine.

Une meilleure connaissance de la biologie vasculaire et immunitaire associée au stress pourrait permettre le développement de traitements novateurs et plus appropriés pour certaines populations. Malheureusement, les traitements actuels ne fonctionnent pas ou peu chez plus de 30 % des individus et nous croyons que c’est parce que les antidépresseurs conventionnels ciblent exclusivement le cerveau. Fait intéressant, les gens déprimés qui résistent le plus aux traitements couramment prescrits sont ceux qui ont le plus fort niveau d’inflammation circulante fragilisant possiblement la barrière hématoencéphalique. Ceci suggère qu’une approche thérapeutique complémentaire, ciblant à la fois le cerveau et le système immunitaire, pourrait s’avérer prometteuse. De plus, la recherche préclinique et clinique a longtemps fait peu de cas des différences sexuelles. Nos résultats suggèrent que la barrière est affectée dans des régions spécifiques du cerveau chez les femmes vs les hommes ce qui pourrait être en lien avec les différents symptômes rapportés en clinique. Nous envisageons dans un futur rapproché un traitement de la dépression plus personnalisé qui tiendra compte non seulement de ce qui se passe dans le cerveau, mais aussi de la réponse immunitaire et de l’état de la barrière qui nous protège. Bref, la dépression ce n’est pas seulement dans la tête que ça se passe ! »

— Caroline Ménard

« Mes recherches portent sur l’effet cumulé des stresseurs psychosociaux au travail sur la santé mentale incluant la dépression et la dysfonction cognitive. Nous utilisons deux modèles reconnus de stresseurs psychosociaux au travail dans nos travaux : le modèle demande-latitude-soutien et le modèle déséquilibre-efforts-reconnaissance.

Dans le premier modèle, la demande réfère à la quantité et à la complexité des tâches et aux contraintes de temps. La latitude renvoie à la possibilité de prendre des décisions concernant son travail, de faire preuve de créativité et d’utiliser et développer ses compétences. Le modèle demande-latitude-soutien stipule qu’un travailleur exposé pendant une longue durée à une demande élevée au travail, combinée à une faible latitude peut se retrouver dans un état de stress psychologique et physiologique important. Cet état rend le travailleur plus vulnérable aux problèmes de santé mentale. Le faible soutien social des collègues et du superviseur peut aussi augmenter les problèmes de santé mentale ou venir amplifier l’effet des deux autres stresseurs. Le modèle déséquilibre-efforts-reconnaissance soutient qu’un déséquilibre entre les efforts investis au travail et la reconnaissance obtenue place aussi le travailleur en état de vulnérabilité. La reconnaissance peut être d’ordre économique (rémunération), social (estime, respect) et organisationnel (statut professionnel, perspective de carrière). Ces stresseurs touchent jusqu’à 20 à 25 % des travailleurs des pays industrialisés.

L’objectif principal de mes travaux est d’examiner l’effet à long terme de ces stresseurs psychosociaux au travail sur 1) les absences du travail pour un problème de santé mentale diagnostiqué, 2) les problèmes de santé mentale incluant la dépression et la détresse psychologique, 3) la dysfonction cognitive et 4) des marqueurs biologiques permettant d’expliquer les mécanismes physiologiques sous-jacents à l’effet de ces stresseurs sur la santé mentale. Pour ce faire, nous travaillons à partir d’une cohorte de 9000 hommes et femmes de la région de Québec que j’ai mise sur pied en 1991. Grâce au financement des Instituts de recherche en santé du Canada, des mesures ont été reprises auprès des 9000 participants en 1999-2001 (8 ans plus tard) et en 2015-2018 (24 ans plus tard) avec d’excellents taux de participation (89 % et 71 % respectivement et 96 % pour la dépression). Avec la professeure Danielle Laurin de la Faculté de pharmacie, nous examinerons les effets à long terme de ces stresseurs sur deux marqueurs d’inflammation, la CRP et l’IL-6, et un troisième marqueur davantage oxydatif, la longueur des télomères. L’une des pistes explicatives est que ces stresseurs contribueraient à l’augmentation de ces marqueurs, lesquels à leur tour porteraient atteinte à la santé mentale et à la fonction cognitive. Par ailleurs, nous avons estimé à partir d’une revue systématique de la littérature que le risque de s’absenter pour un problème de santé mentale diagnostiqué était jusqu’à 76 % plus élevé chez les travailleurs exposés à ces stresseurs que chez les autres travailleurs. Il y a là un enjeu très important de prévention, car il est possible de réduire ces stresseurs par des interventions organisationnelles. Nos recherches contribueront à convaincre les cliniciens de l’importance de ces stresseurs dans l’évaluation de la santé mentale de leurs patients et à informer les décideurs. »

— Chantal Brisson

« Notre programme de recherche porte sur la santé mentale, plus particulièrement sur l’anxiété, la dépression et les dépendances. Ces problématiques sont souvent reliées les unes aux autres. Par exemple, il n’est pas rare de voir une personne souffrant d’anxiété ou de trouble de stress post-traumatique, et consommer une quantité trop grande d’alcool ou de cannabis et perdre le contrôle de cette consommation. Plusieurs approches existent pour aider ces personnes, telles que l’exercice, la méditation, en parler avec un proche ou consulter un professionnel, en plus de la pharmacothérapie. Malheureusement, elles peuvent ne pas convenir ou être mal tolérées par certaines personnes. En effet, malgré cette aide et leur désir de guérir, certains continuent de vivre ces problématiques et rencontrent des difficultés à contrôler leur consommation.

L’objectif de notre programme de recherche est d’aider ces personnes en étudiant les liens entre leurs difficultés et le fonctionnement du cerveau. Lorsqu’une personne vit un moment intense d’anxiété et d’envie de consommer une substance, son cerveau se met à fonctionner d’une façon particulière. Les liens entre ces difficultés et le cerveau sont bidirectionnels : le comportement a un impact sur le cerveau et le cerveau a un impact sur le comportement. En effet, lorsqu’un comportement est répété (par exemple consommer de l’alcool ou jouer à des jeux d’argent de façon excessive, incontrôlée), le cerveau peut changer. Son activité change et même sa morphométrie (exemple son volume) peut se modifier avec le temps. Ces changements cérébraux expliquent en partie pourquoi certains comportements sont récurrents, et pourquoi certains troubles de santé mentale deviennent chroniques. Ces changements expliquent aussi pourquoi le cerveau devient entre autres moins efficace pour résister à une envie de consommer et comment ces changements peuvent prédisposer à des rechutes de consommation.

Nous utilisons ces nouvelles connaissances sur les liens entre cerveau et comportement pour développer de nouvelles approches thérapeutiques. Celles-ci visent à moduler l’activité cérébrale reliée à ces difficultés. Ces approches de neuromodulation sont non-invasives, ne nécessitent pas d’anesthésie ou de chirurgie. Elles consistent à émettre des pulsations électromagnétiques ou un faible courant électrique sur la tête, au niveau d’une région cérébrale associée à un comportement problématique précis. Cela nous permet donc de cibler l’activité de cette région et de son réseau cérébral associé. Une de ces approches thérapeutiques, la stimulation magnétique transcrânienne répétée, est entre autres utilisée pour traiter la dépression.

Notre cerveau dirige et régule notre comportement. Parallèlement, nos comportements peuvent aussi avoir des effets salutaires sur notre cerveau. Nous pouvons utiliser cette “plasticité” du cerveau à notre avantage. Maintenir de saines habitudes de vie, faire régulièrement de l’exercice et bien gérer notre stress ne peuvent qu’être bénéfique pour la santé de notre cerveau, que nous souffrions ou non d’un problème de santé mentale. La santé du cerveau est d’une importance fondamentale et c’est une affaire de tout un chacun. »

— Shirley Fecteau

Schizophrénie, maladie bipolaire et dépression majeure récurrente

« Dans les dernières décennies, nous avons développé un programme de psychiatrie génétique et de neurodéveloppement de l’enfant portant sur des familles touchées par la schizophrénie, la maladie bipolaire ou la dépression majeure récurrente, des maladies qui touchent 4 % de la population soit 30 000 personnes dans la région de la Capitale-Nationale seulement. Les enfants nés d’un parent atteint sont grandement plus à risque de développer la maladie de leur parent. Nos travaux ont permis de montrer que ces enfants génétiquement à risque présenteront très tôt dans leur vie des indicateurs cliniques et neurobiologiques de dysfonctions du cerveau que les patients adultes eux-mêmes portent. Cette constatation, d’une part, prouve l’origine neurodéveloppementale de la maladie et, d’autre part, nous permet d’envisager des interventions en prévention précoce. Nous pouvons ainsi procéder à la caractérisation des trajectoires infantiles de risque pour cibler les enfants les plus à risque et développer des stratégies d’intervention efficace.

Au fil des années, notre groupe a développé une stratégie multidisciplinaire qui combine entre autres des approches de génétique familiale, de neuropsychologie, d’analyses de la rétine et de mesures biologiques qui, lorsque prises ensemble, permettent de mieux comprendre, et éventuellement d’intercepter la trajectoire qui conduit à l’apparition des maladies psychiatriques majeures. Notre démarche ouvre également vers des interventions en neuromédecine personnalisée adaptées au profil du jeune à haut risque, ce qui modifiera l’offre de services précoces en santé mentale avant l’apparition des premiers symptômes de la maladie. Nous espérons ainsi retarder l’apparition des symptômes, diminuer leur sévérité ou prévenir complètement l’occurrence de la maladie.

Comme médecin psychiatre clinicien et chercheur, j’ai toujours cherché à ce que les travaux du groupe aient un impact concret pour les patients et leur famille. Dans les dernières années, les résultats de nos recherches ont permis l’établissement, avec la direction du CIUSSS de la Capitale-Nationale, d’un programme de prévention, appelé HoPE pour Horizon parent-enfant, qui a été lancé en 2015 et a pour but de soutenir les jeunes familles affectées et les 10 000 enfants adolescents de la région de la Capitale-Nationale qui sont nés d’un parent atteint, en plus de surveiller préventivement la trajectoire de ces enfants et adolescents. La collaboration étroite entre notre programme de recherche et le programme translationnel clinique HoPE, qui constitue une première au niveau mondial (Maziade, New Eng J Medicine 2017), favorise un transfert de connaissances rapide pour le plus grand bénéfice de cette population nombreuse. »

— Michel Maziade


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