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Détail de la nouvelle

À la mémoire de Marc Desmeules

Marc Desmeules, doyen de la Faculté de médecine de l’Université Laval de 1998 à 2002

Texte hommage à cet homme d’exception

La direction de la Faculté de médecine a appris avec une profonde tristesse le décès du Dr Marc Desmeules, survenu le 4 octobre 2018. M. Desmeules a été doyen de la Faculté de médecine de 1998 à 2002.

Nous tenions à rendre hommage à cet homme d’exception en publiant un texte écrit à l’occasion de son décès par son collègue Yves Morin. Nous tenons à offrir nos plus sincères condoléances aux membres de sa famille ainsi qu’à tous ses collègues et amis.

MARC DESMEULES
1941-2018

Les grands établissements, les institutions de longue durée peuvent voir apparaître dans leurs murs, de façon imprévue, un être d’exception. Un être qu’on reconnaît comme tel. Un être à l’esprit vif, mais sans prétention. Qui s’entoure de gens loyaux et compétents. Qui sait écouter. Qui sait innover, mais qui connaît bien l’histoire. Tenace, mais affable. Qui planifie pour l’avenir, mais sait faire face aux aléas. Le Dr Arthur Rousseau, cette fusée qui traversa le ciel québécois au début du siècle dernier, en est un.

Je suis de ceux qui croient que Marc Desmeules en est un autre. Il met six ans à se former en pneumologie, à McGill et à Nancy. Retour à l’Hôpital Laval en 1972 : un riche et reconnaissant mécène vient alors de financer la première Chaire, non seulement de la Faculté de médecine, mais de toute l’Université. Contre toute attente, Marc Desmeules, le plus jeune des pneumologues, en devient le titulaire. Sans acrimonie de la part de ses collègues. Bien au contraire : cela allait de soi.

Il avait passé les deux dernières années de sa formation dans les laboratoires de physiologie respiratoire de McGill : par contre, à l’Hôpital Laval, à cette époque, ces laboratoires relevaient de la responsabilité d’un département autre que celui de la pneumologie. Et l’on sait jusqu’à quel point les frontières hospitalières peuvent être hermétiques. Avec le doigté qu’on lui connaît toutefois, il réussit à se faire admettre aimablement dans ce laboratoire, dont il deviendra d’ailleurs le directeur jusqu’en 1980.

Au cours de leur stage en pneumologie à McGill, Marc Desmeules et son collègue Roger Belleau s’étaient rendu compte que ce département était structuré de façon à permettre un équilibre harmonieux entre l’enseignement, la recherche et le soin des malades. C’est alors qu’ils ont pris la résolution d’inviter leurs anciens patrons, David Bates et Paul Sadoul, à visiter le département de pneumologie de l’Hôpital Laval pour en reconnaître les forces et les faiblesses et pour en formuler des recommandations. Sauf erreur, c’était le premier « on site visit » international organisé par un département clinique à Québec. Cette visite a eu des impacts considérables dont le plus important a été indiscutablement la constitution d’un groupe de pratique hospitalo-universitaire qui comptait 25 pneumologues en 2018 et qui s’est maintenu dans la bonne entente et dans une productivité scientifique exceptionnelle.

En 1980, Roger Belleau prend une année sabbatique et Marc Desmeules accède à la direction du Centre de pneumologie de l’Hôpital Laval, poste qu’il occupera pendant douze ans. C’est au cours de cette période que, voyant les méfaits causés par les pneumoconioses dans notre population, il s’est impliqué dans la recherche, la prévention et l’expertise des maladies professionnelles pulmonaires. Sa renommée dans le secteur dépasse nos frontières pendant que nos Commissions gouvernementales font appel à son expertise.

Marc Desmeules a toujours trouvé plaisir à enseigner. Son empathie évidente pour les malades, son jugement pratique, son expérience, sa maitrise de la langue française expliquent la popularité de son enseignement clinique. Tout au long de sa carrière, il insistera pour conserver la responsabilité de l’enseignement facultaire de la pneumologie, en déléguant évidemment le contenu et le déroulement des cours aux plus jeunes — c.-à-d. aux plus savants, aux plus pédagogues. Conséquence probable de ses années passées dans les laboratoires de physiologie respiratoire et de sa présidence du comité des sciences de base pour les résidents, il était d’avis, contrairement à certaines opinions récentes, que l’apprentissage de la médecine repose avant tout sur la connaissance des sciences biomédicales et non sur la mémorisation de recettes.

En 1992, on réussit à le convaincre d’accepter la direction du Département de médecine. Gérald Guay se rappelle la première réunion de passation des pouvoirs : « J’étais ébahi de le voir arriver seulement avec son ordinateur alors que nous nous présentions avec une montagne de dossiers. » Marc Desmeules numérisait tous ses papiers, tapait toutes ses lettres, était un fervent adepte de PowerPoint, même pour les petits groupes. Une nouvelle période s’ouvrait à la Faculté!

En 1998, il accède au décanat. Il s’entoure d’une équipe dont il connaissait bien les membres et qui, d’après René Lamontagne, le premier vice-doyen exécutif, « lui était entièrement dévouée ». Le premier problème auquel Marc Desmeules doit faire face et qui a empoisonné la vie de tous les doyens de l’époque est celui de la désignation du Centre hospitalier universitaire. Problème que n’ont pas connu les autres facultés du Québec. Problème aggravé par le lobby des conseils d’administration hospitaliers, par les groupes de pression des médecins, et surtout par les humeurs changeantes des politiciens. Ce problème a connu de tels rebondissements qu’un aspect qu’on croyait définitivement réglé réapparaissait le lendemain comme l’Hydre de la fable. Ou qu’un groupe hospitalier œuvrait sur la fusion avec tel hôpital pendant que, au même moment, un autre groupe du même hôpital pratiquait la même opération, mais avec un autre milieu!

Cela n’a pas empêché la Faculté de marquer un progrès dans ses relations avec les hôpitaux, surtout avec les centres de recherche dont certains avaient été déplacés et qui ont pris racine dans leur nouvel emplacement. De façon générale, la recherche dans le secteur de la santé a significativement progressé sous le décanat de Marc Desmeules (et le vice-décanat de Sylvie Marcoux) et dépassait déjà la moyenne canadienne.

Le Ministère de la Santé qui avait dans le passé réduit les admissions en médecine (« Le médecin est avant tout un poste de dépense sans impact sur la santé. ») avait radicalement changé sa politique et avait fait passer les admissions à Laval de 108 à 200. En contrepartie, il avait rehaussé le budget de médecine de façon significative. Cette générosité ponctuelle survenait alors que les autres facultés tentaient toujours d’absorber d’importantes coupures. La « très haute administration » (THA) s’est sentie obligée de confisquer une partie des sommes versées à la médecine. C’est ce qu’on a appelé la « péréquation ». Injuste pour les médecins, disait-on au Vandry. Certains voulaient causer de l’esclandre, alerter la presse. Marc Desmeules a choisi une voie plus tempérée. Il a rencontré la THA, et calmement exposé nos besoins : tout s’est terminé avec un compromis qui nous était tout à fait favorable.

Cet accroissement des effectifs étudiants occasionnait aussi un important manque d’espace interne. Marc Desmeules et son équipe ont rencontré les architectes et les ingénieurs qui ont proposé quatre scénarios, l’un d’entre eux proposait de détruire le Vandry et de recommencer à neuf. « Inacceptable, ont-ils répondu. C’est un édifice emblématique. » Ils ont pu toutefois exprimer sans difficulté leurs préférences. Par exemple, l’aménagement d’un « dean’s office » qui regroupe les bureaux des vice-doyens autour de celui du doyen. Mais le plus original est la création d’un centre de simulation médicale qui occupe une partie importante du Vandry : le Centre Apprentiss qui est une première par son regroupement sur le campus. La phase « conception de l’édifice » s’est déroulée rondement. Approuvée à tous les niveaux. Pour une somme totale de 81 millions $, le gouvernement du Québec se disait prêt à fournir 60 millions $. « Trouvez le reste, ont-ils dit » soit plus de 20 millions $. C’est ce qui a retardé le déroulement des travaux.

Comme beaucoup de cliniciens, le doyen Marc Desmeules a choisi de ne faire qu’un terme — quatre ans — ne voulant sans doute pas perdre sa compétence clinique. Il voulait retourner au soin des malades et à l’enseignement clinique. Aux pneumoconioses. Au Conseil universitaire. Mais surtout au cabinet stratégique de la Faculté, qui avait d’abord pour mission de trouver les millions $ manquants. Ce qui n’était pas une tâche facile, mais qu’il a finalement réussi à accomplir avec des hommes d’affaires et d’autres collègues. C’était assez remarquable de voir un médecin d’expérience qui n’avait jamais été mêlé à la finance haranguer les banquiers, les entrepreneurs, des personnes dont l’origine de la richesse était imprécise, les convaincre, le PowerPoint à la main, de la nécessité de créer un Centre Apprentiss ou un « dean’s office ». C’est dans des moments comme ceux-là, difficiles sinon franchement déplaisants, que se révèlent les êtres d’exception.

Il lui restait l’histoire de la médecine. Denis Goulet, l’historien avec qui il a écrit « l’Histoire de la Faculté de médecine de l’Université Laval » m’a dit : « Je retiens du Dr Desmeules sa grande gentillesse, son grand enthousiasme et sa passion pour l’histoire de la médecine qu’il savait comme nul autre communiquer à ses interlocuteurs. » C’est au cours de l’écriture de ce livre que Marc Desmeules a développé son affinité pour Arthur Rousseau, le doyen des années 1900. Il a constaté à ce moment la similitude qui existait entre la carrière d’Arthur Rousseau et la sienne : par exemple, immédiatement après s’être formés en France, ils ont tous deux pris la direction d’un laboratoire, Arthur Rousseau en bactériologie et Marc Desmeules en physiologie respiratoire. Ils ont tous deux invité un professeur français et un professeur de McGill à faire l’inspection des lieux : les Prs Sergent et Archibald pour Arthur Rousseau, Sadoul et Bates pour Marc Desmeules. Tous deux ont fait une importante campagne de financement, Arthur Rousseau pour la construction de l’Hôpital Laval, Marc Desmeules pour l’agrandissement du Vandry. Tous deux au départ se sont investis dans ce qui était un problème majeur de santé publique, la tuberculose pour Arthur Rousseau, les pneumoconioses pour Marc Desmeules. Les deux faisaient de l’enseignement la priorité de leurs actions et tous deux croyaient que la connaissance des sciences basilaires était le prérequis de tout apprentissage médical. Devenus doyens, les deux ont connu certaines difficultés avec les hôpitaux affiliés.

Il existait donc chez eux une similitude de préférences, de projets, de sources de satisfaction. D’ennuis, d’inquiétudes, de malentendus. Comment peut-on expliquer cette convergence qui survient à un siècle d’intervalle chez ces deux grands esprits ?

Voilà pour le médecin, l’administrateur, l’historien. La quatrième dimension de Marc est la plus importante. Pour Renée qui en a été si cruellement séparée. Le père, le grand-père, l’ami. L’homme des idées, l’homme cultivé. L’oreille qui écoutait avec ce demi-sourire qui le caractérisait ou avec ce regard sympathique longuement fixé sur vous. La voix calme, posée, articulée quand elle ne se terminait pas par un éclat de rire. Sa dextérité (il a pratiquement construit sa maison de Petite-Rivière-Saint-François de ses propres mains.) Le mycologue. Le sportif… ce qui nous rappelle de si douloureux souvenirs…

Yves Morin
Professeur émérite et doyen de la Faculté de 1975 à 1979